Qui pourrait avouer ne pas avoir de coeur ?
- Publié le 15-08-2001 à 00h00
OPINION
ANCIEN DÉPUTÉ EUROPÉEN ANCIEN MINISTRE
Qui, de nos jours, pourrait encore avouer ou laisser dire qu'il n'en a pas? L'air du temps privilégie la compassion déclinée sur tous les modes. Tous les partis se doivent aujourd'hui de faire preuve de sollicitude à l'égard des exclus ou des défavorisés tout au moins dans leurs programmes ou leurs déclarations. L'homme politique qui n'exprimerait pas sa profonde émotion lors d'un malheur, d'un deuil ou d'une catastrophe nationale serait montré du doigt et voué à l'abomination publique. Rappelez-vous J.-L. Dehaene accusé d'indifférence lors du drame Julie et Melissa!
Plutôt que de savoir qui de la gauche ou de la droite affiche les meilleurs sentiments et développe les meilleures actions à l'égard des démunis, je voudrais réfléchir sur le malaise des citoyens.
Même si le discours qu'ils tiennent à leurs électeurs varie encore légèrement selon les auditoires qu'il s'agit de flatter, tous les partis, dès qu'ils arrivent au pouvoir, font tous la même politique. A peu de choses près! Bien sûr, on la présentera sous des oripeaux différents. On parlera de nouvelle politique ou, chez nous, de pacification communautaire. La communication avec le public et les médias pourra être différente, voire meilleure. Les circonstances pourront aussi être plus favorables et la conjoncture économique pourra autoriser les largesses que la crise ne permettait pas antérieurement.
Mais pour l'essentiel, l'action gouvernementale est de nos jours solidement cadenassée par les contraintes de l'équilibre budgétaire, de la compétitivité internationale, du maintien d'une coalition politique souvent disparate, des équilibres communautaires et régionaux, sans parler des directives européennes et de certains accords internationaux. A titre d'illustration, les exigences du refinancement de la Communauté française de Belgique ont eu rapidement raison des mâles résolutions préélectorales du front des francophones quant au statut des habitants de la périphérie bruxelloise.
L'impuissance des partis politiques à réaliser leur programme électoral n'est pas propre à la Belgique, encore que chez nous, les réformes institutionnelles successives auxquelles l'Etat belge a été soumis ont réduit plus qu'ailleurs la marge de manoeuvre de ce qui reste de l'Etat soi-disant fédéral.
A part le changement de discours, M. Blair continue la politique économique de Mme Thatcher, M. Schroeder accentue même celle de M. Kohl. M. Jospin continue les privatisations entamées par ses prédécesseurs et fait endosser par son rival, M. Fabius, l'impopularité de la rigueur budgétaire imposée par l'Europe.
Dans un grand marché unifié, où les biens, les services, les personnes et les capitaux circulent librement, où les instruments de la politique monétaire ont été transférés au niveau supranational, les gouvernements nationaux, même s'ils restent théoriquement libres de pratiquer la politique économique de leur choix, sont en fait contraints de rester dans le rang. Plus exactement, dans le cadre des grandes orientations de politique économique décidées au niveau européen sur proposition de la Commission.
Le gouvernement qui s'aviserait de n'en faire qu'à sa tête, serait rapidement ramené à la raison par les marchés et les opérateurs économiques. Si le général de Gaulle a pu dire en son temps que la politique de la France ne se décidait pas à la "Corbeille", il n'en va plus de même aujourd'hui. Les marchés boursiers sont devenus déterminants pour la décision d'investir ou la capacité d'emprunter. Un bon tiers des actions des sociétés européennes est détenu par des fonds de pensions, américaines principalement mais pas uniquement. Leurs critères de gestion obéissent à la pure logique de rentabilité financière avec d'autant plus de bonne conscience qu'il s'agit de préserver ou d'améliorer le revenu des travailleurs pensionnés. C'est ainsi qu'une société qui licencie des travailleurs dans un but de rentabilité verra ses actions s'apprécier à la Bourse et contribuer ainsi à l'amélioration des fonds de pension. L'impuissance des gouvernements nationaux, et donc des partis qui les composent, ne résulte pas seulement des contraintes de l'Union économique et monétaire. Elle est surtout la conséquence du développement prodigieux des nouvelles technologies de l'information qui ont accéléré le processus de mondialisation. Celui-ci, qui suscite beaucoup d'inquiétude ou beaucoup d'indignation, n'est plus maîtrisé par le pouvoir politique. D'où la violence des manifestations antimondialisation qui, faute d'un pouvoir politique mondial à qui s'adresser, s'en prennent à tout ce qui paraît en tenir lieu. Le G 8, L'OMC, le FMI, le Conseil européen, face à la colère des citoyens révoltés, font office de paratonnerre parce qu'ils incarnent des fragments d'un pouvoir mondial embryonnaire.
Paradoxalement, c'est le pouvoir européen en voie de constitution qui constitue le principal moyen de récupérer la souveraineté perdue des Etats nationaux et de peser sur l'orientation du processus de mondialisation.
Pour réduire la pauvreté dans le tiers-monde, pour remédier aux atteintes portées à l'équilibre écologique ou climatique de la planète, pour lutter contre la criminalité internationale, pour régler les problèmes de trafic aérien, pour réguler les marchés mondiaux, pour maintenir la paix et la sécurité dans le monde, le pouvoir politique national est dépassé. C'est au niveau européen, au moins, qu'on peut encore déployer une action politique efficace dans ces différents domaines, en attendant de pouvoir le faire à un niveau plus large.
Pour réconcilier le citoyen avec la politique, il faut que celle-ci se situe au niveau pertinent par rapport au problème à résoudre. Ce n'est pas seulement l'élection qui légitime le pouvoir, c'est aussi son efficacité. A cet égard, tant les partis de gauche que ceux de droite ont encore beaucoup d'efforts à fournir avant d'en arriver à la constitution de véritables partis européens intégrés. Ceux qui se présentent comme tels aujourd'hui ne sont que des caricatures de partis fédéraux, tant que leurs composantes nationales resteront totalement indépendantes.
Ringards ou pas, de droite ou de gauche, les partis sont nécessaires en démocratie à tous les niveaux de pouvoirs. Si les partis tardent à se constituer au niveau européen, l'Europe ne se fera pas et les citoyens finiront par se retourner contre elle. Certains déjà ont commencé à la faire, comme à Nice et à Göteborg. Il faut des partis de gauche comme il faut des partis de droite. Des partis qui favorisent le mouvement, d'autres qui assurent la continuité. Des partis qui défendent la justice, l'égalité, la solidarité, d'autres la liberté, l'initiative, la responsabilité. A certains moments, la société a plus besoin des premiers que des seconds. A d'autres moments, c'est l'inverse. L'alternance est la respiration de la démocratie. Si tous les partis veulent se situer au centre, de manière à rester le plus longtemps au pouvoir, c'est la démocratie qui risque d'étouffer.
© La Libre Belgique 2001
