Jean-François Kahn: "On aurait dû mettre Dieudonné en prison depuis longtemps"

Avec son célèbre franc-parler, le journaliste français évoque pour nous l’actualité récente: la séparation du couple présidentiel, la promesse non-tenue d’inverser la courbe du chômage, les débats de société et… "L’horreur médiatique", le titre de son brûlot sur les médias. Jean-François Kahn est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Jean-François Kahn: "On aurait dû mettre Dieudonné en prison depuis longtemps"
©IPM
Dorian de Meeûs

Avec son célèbre franc-parler, le journaliste français évoque pour nous l’actualité récente : la séparation du couple présidentiel, la promesse non-tenue d’inverser la courbe du chômage, les débats de société et… "L’horreur médiatique", le titre de son brûlot sur les médias.

Jean-François Kahn est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Avec un peu de recul sur les révélations autour de la vie privée de François Hollande, estimez-vous que le président de la République puisse avoir une vie privée ?

Ce débat est une vaste blague et une énorme hypocrisie. Comment voulez vous différencier un homme du président ? Les Français ont élu un homme à la tête de l’Etat. S’il fait une blague antisémite, dira-t-on que c’était l’homme qui s’exprimait et non le président ? Et s’il circule en Vespa dans Paris, l’on dira que c’est l’homme et non le président ? Enfin, disons-le franchement, s’il attire les femmes, c’est davantage parce qu’il est président que pour l’homme.

Le respect de sa vie privée est donc impossible durant son mandat ?

S’il était célibataire et qu’il cumulait les conquêtes amoureuses, j’aurais tendance à dire que c’est sa vie privée, mais ici, sa compagne est devenue Première dame de France, ce qui est ridicule en soi. Elle l’accompagnait dans ses visites officielles, elle avait un staff payé par la République... c’était un personnage public. Donc s’il en change, ce qui est son droit, il est tout de même difficile d’affirmer que c’est de l’ordre de sa vie privée. Ouvrez les livres scolaires qui relatent l’Histoire de France, y compris les aventures de Madame du Barry, Madame de Montespan et autre Madame de Pompadour… Si c’est du domaine privé, il ne faudrait pas les enseigner, car c’est exactement pareil.

Faut-il prévoir un statut pour la Première dame, dont on valorise souvent l’apport dans la mise en avant de la mode et des couturiers français, mais aussi pour la visibilité de nombreuses associations caritatives ?

Si le président a une épouse, comme dans d’autres pays, elle l’accompagne et peut en effet devenir une ambassadrice de la mode ou de la coiffure. Ce n’est pas une raison pour qu’elle soit Première dame. On n’aurait pas idée en Allemagne de dire que le mari d’Angela Merkel est le Premier homme d’Allemagne !

Dans la manière d’annoncer sa séparation, l’homme politique Hollande a-t-il manqué de tact ?

En langage social, on pourrait qualifier cette manière de "licenciement sec". Je crois que c’est une erreur, car beaucoup de femmes ont pu être choquées par une telle brutalité.



L'année dernière, le président avait promis d’inverser la courbe du chômage avant la fin 2013. On a appris cette semaine que ce ne serait pas le cas. Il a manqué de prudence ?

Il a pris un risque trop important. Mais s’il l’a pris, c’est qu’il pensait sans doute sincèrement que le risque n’était pas si important. Hollande a mal évalué la crise économique ou l’impact de ses mesures sur l’emploi. Ce qui m’étonne, c’est la réaction du chef de l’opposition Jean-François Copé qui demande la démission de Michel Sapin, le ministre de l’Emploi. C’est une absurdité, personne ne croit que sa tâche est de créer de l’emploi… c’est le rôle du ministre de l’Economie et des Finances, qui mène la politique économique. Il faudrait mettre en doute la politique du président et – surtout – de Pierre Moscovici ! Personne ne met en cause Moscovici. D’ailleurs, on ne le voit plus, ne l’entend plus, n’en parle plus… Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est proche des journalistes et ceux-ci pensent souvent comme lui. C’est pourtant sa politique qui a échoué ! La même qu’il compte accélérer… et qui se rapproche de celle de l’opposition de droite.

Un manque d’indépendance journalistique ?

Non, c’est surtout qu’on ne se pose pas les bonnes questions. Il faut se demander pourquoi cette inversion de la courbe n’a pas fonctionné et ainsi remettre en cause les décisions prises et celles annoncées. Ce n’est pas un manque d’indépendance, car personne n’empêche les journalistes de poser cette question. Il n’y a pas de censure, c’est juste qu’ils partagent la même idéologie et vision économique. Spontanément, ils n’ont pas tendance à remettre en cause Moscovici.

Pourquoi les journalistes penseraient-ils tous de la même façon, comme vous le dénoncez également dans le pamphlet "L'horreur médiatique" ?

Ils vivent tous dans la même ville, fréquentent les mêmes endroits, ce n’est pas le cas en Italie ou aux Etats-Unis, où les journalistes vivent éloignés les uns des autres… Ils proviennent souvent du même milieu sociologique - de gauche - et ont fréquenté les mêmes écoles, suivis les mêmes cursus. Bref, ils vivent dans le même milieu fermé et sont tous progressistes en matière de mœurs, bien-pensants, mais ont adopté des idées néolibérales sur le plan économique. Personne ne les oblige, ils sont sur cette ligne, car c’est ce qu’ils pensent majoritairement et sincèrement.

Cela crée une fracture entre le monde des médias et les citoyens ?

Absolument, car le peuple – comme on dit – a évolué dans le sens opposé, en rejetant les excès de l’idéologie de mai ’68 ainsi que les dégâts sociaux du néolibéralisme. Le fossé s’est creusé entre l’opinion et les journalistes qui pensent tous pareil.


Le virage économique de François Hollande, c’est une "trahison" envers ses électeurs ?

Le mot "trahison" est à nuancer, car la réponse est à la fois positive et négative. C’est une trahison pour les électeurs qui ont entendu un autre discours et voté pour un programme socio-économique particulier. A contrario, on ne peut pas reprocher à quelqu’un qui propose une politique et qui échoue d’être patriote et de proposer une autre voie. C’est une réaction responsable. On ne peut pas lui faire ce procès en trahison, même si certains peuvent le ressentir ainsi. Ici aussi, tous les médias ont évoqué le tournant social-démocrate… C’est une idiotie ! Il a toujours été social-démocrate. S’il fallait en dessiner un, c’est son portrait qui apparaitrait. Il en est l’incarnation même…

Quelle est votre analyse personnelle de ce tournant ?

S’il y a tournant, c’est qu’il a rompu avec la social-démocratie. François Hollande a tenu un discours électoral de centre-gauche, mené une politique du centre et maintenant il a viré centre-droit. Tout le monde semble trouver ça bien, mais cela se discute. On doit tout de même pouvoir en débattre, car il semble dire que notre perte de compétitivité serait la conséquence du coût du travail. C’est la seule raison ? Je ne pense pas, il y a aussi le service après-vente, la fiabilité des produits, le manque d’investissements en production, le droit social paralysant,… Cela se discute ! Non, pas en France…

En vous écoutant, on a le sentiment qu’en France on débat beaucoup du Mariage pour tous, de l’euthanasie, de l’avortement,… mais pas de la politique socio-économique.

Oui, à partir du moment où il y a une espèce d’osmose médiatique sur l’économie, les vrais clivages refont surface sur des questions de société. Il y a de grandes divergences aussi sur l’immigration et la sécurité. On l’a vu en Espagne aussi, quand une social-démocratie régresse sur le plan social, elle a tendance à se positionner sur les questions sociétales. Elle le fait d’autant plus fortement qu’elle ne peut pas contenter son électorat sur l’économique. Cela permet au gouvernement français de se défausser des mesures prises. Le risque de réveiller des clivages est énorme. La manœuvre est aussi grossière, même pour l’électorat populaire.

Qu’attendez-vous des prochaines municipales de mars ? Un envol du Front national ?

Je ne crois pas que le FN fera un score énorme compte tenu de la spécificité de ce scrutin. Les socialistes vont perdre beaucoup, même si les sondages ne sont pas catastrophiques pour eux. L’UMP gagnera, mais ce ne sera pas un triomphe. Les socialistes garderont Paris et Lyon. Par contre, aux Européennes, le FN pourrait arriver en tête.



Dimanche dernier, il y a eu le "Jour de colère" à Paris. Une manifestation anti-Hollande qui a – selon vous – été sous-estimée par la presse.

Cette manifestation a réuni 25.000 personnes. Or, le Front national avait appelé à ne pas s’y rendre car "trop extrémiste" ! Idem pour d’autres mouvements sociaux, tels que les Bonnets rouge. Malgré cela, 25.000 personnes défilent en scandant des slogans contre les musulmans, les juifs, les homosexuels, les francs-maçons, les journalistes, l’Europe,… Bref, pour la première fois, on a eu une manifestation de fascistes comparables à ceux de la fin des années ’30. Alors que les antiracistes de la gauche ne parviennent pas à rassembler 5.000 personnes, c’est un évènement considérable, inquiétant, dangereux. Et voilà que les médias ont complètement occulté ce rassemblement qui pourrait être historique. C’est peut-être le signe que quelque chose de très dangereux voit le jour. Mais non, on préfère traquer la petite phrase… La prise de conscience est où ? Voyez l’hystérie autour de Dieudonné. Elle a renforcé Dieudonné.

La visibilité médiatique de Dieudonné, c’est surtout le gouvernement français qui l'a offerte en interdisant préalablement ses spectacles.

Tout à fait et c’est incroyable. Il y a deux ans, ses spectacles rassemblaient 3 à 400 personnes, aujourd’hui il remplit des salles de 6 à 7.000 personnes. La mesure d’interdiction de ses spectacles n’est pas un succès, on lui a au contraire fait une publicité inouïe. Une publicité de dissident, une publicité d’insoumis, une publicité de rebelle,… C’est tout à fait ridicule. En revanche, on aurait dû le mettre en prison depuis longtemps parce qu’il ne paie pas ses impôts, ne paie pas ses amendes, etc. On a fait preuve d’un laxisme incroyable en ne le sanctionnant pas pour ses délits.


Une interview de Dorian de Meeûs

@ddemeeus