A ma mère, la Berbère

La charge de Bart de Wever à l'encontre des Berbères vivant en Belgique a suscité de nombreuses réactions d'indignation de part et d'autre de la frontière linguistique. Lettre à ma tendre mère... Opinion.

Contribution externe

Une opinion de Ikram Ben Aissa, écrivaine.

Ma chère mère, ma tendre Berbère, il semblerait que l'on n'ait pas fini d'insulter qui tu es. D'utiliser tes racines et tes origines pour expliquer certains problèmes de société. Oui, sur tes rides bien tracées, sur tes tatouages effacés, certains n'arrêteront pas de cracher leur hostilité. Oui, plusieurs t'en veulent. Toi qui as quitté la terre où tu es née pour t'aventurer sur un sol plat et humide; toi qui n'as pas vu de mal à déposer tes valises sur une terre où tu as développé ton rhumatisme et tant pis si tu es venue avec beaucoup d'ouvertures, t'introduisant dans un nouvel environnement. La langue, la culture, la religion : tout était en opposition. Mais toi, tu n'as pas vu cela, toi tu étais au-delà de ces jugements. Ce que tu as vu, c'est un pays, avec une population donnée, des humains avec un cœur et sûrement de la bonté.

Toi, tu es souvent venue pour soutenir ta moitié, celle qui allait travailler car on l'y avait invitée. Oui, c'est comme tu me l'as raconté, on l'y avait invitée. Aujourd'hui, on ne veut plus de toi. On pense que tu n'es pas assez bien pour ce pays. Toi qui as tant investi pour ta famille, tes voisins et parfois même au sein de ton emploi.

Tu n'as pas fait du bon boulot. Tes enfants, les salauds, sont devenus des radicaux. Et c'est forcément de ta faute. En tout cas, pour ceux qui te crachent dessus, sans penser un instant qu'ils se trompent. Sans même penser aux sacrifices que tu as pu réaliser durant toute ta vie.

Ma chère mère, ma tendre Berbère, moi je n'ai pas oublié, comment tu m'as tout donné. Tu es à chaque instant à mes côtés. Tu m'as aimé, bien éduqué, tu m'as poussée à étudier, me traitant telle une reine alors que ce titre te revenait. Tu as décidé de faire de ton foyer, ton pays. Souvent, tu as été cette femme au foyer qui faisait en sorte de nous choyer. Et tu l'as fait sans ronchonner durant toutes ces années et sans congés. Tu nous as appris à ne pas voler, à respecter les autres, à dire "bonjour" avec le sourire, à patienter, à grandir, à mûrir, à aimer. A aimer aussi. Tu nous as même appris à supporter la douleur, les souffrances et les paroles à outrances ! Oui, tu as sacrifié ta vie pour nous, ne demandant rien du tout en retour. Tu es venue avec ton sourire sur cette terre, et tu ne l'as plus retiré. Tu nous as envahis de cette énergie positive alors que tu avais tout laissé là-bas, chez toi. Tu avais quitté tes parents, tes frères et sœurs, tes amis, ton statut, tout quoi. Aujourd'hui, certains veulent te retirer ton sourire, ton si beau sourire. Ils veulent te faire du mal, à cause de certains problèmes. Comme si les difficultés de l'insertion professionnelle, les discriminations, le manque de cohésion sociale ou encore l'incompréhension envers ta religion étaient de ta faute… Comme si c'était toi qui envoyas ces jeunes au nom de la charia, au nom d'Allah.

Ma chère mère, ma tendre Berbère, moi je sais qui tu es et combien tu as été courageuse. Je sais que tu ne souhaitais qu'une meilleure vie pour tes enfants, pour ta famille. Tu pensais qu'en venant ici, ils t'accepteraient comme leur propre fille. Mais aujourd'hui, moi, ton enfant, née sur cette terre, je ne suis même pas certaine qu'ils me traitent comme l'un de leurs descendants. Et du coup, je m'inquiète pour toi, ma maman. Celle qui décida de venir sur une terre chrétienne, sans penser qu'un jour, certains en auraient de la haine. Je m'inquiète pour toi, pour moi, pour nous, quoi.

Mais je suis certaine que cela ira. Tout comme toi, je garde le sourire. Et je continue à dire "bonjour" comme tu me l'as appris. Tu viens d'un autre endroit, mais tu as voulu que je sois ici. Tu voulais que je sois plusieurs choses à la fois. Certains veulent que l'on oublie tout ce qui vient de toi, parce que tu es devenue un problème. Mais tes enfants savent qui tu es réellement. Toi, tu n'as jamais voulu que tes enfants s'en aillent en croisade. Non, je ne te renierai pas, parce que moi, la Belge, je n'oublie pas, qu'une partie de moi, vient de là-bas. Alors, merci pour tout, "mama".

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