Le paradoxe belge: notre Etat taxe sévèrement mais n'arrive plus à financer certains de ses devoirs

Contribution externe
Le paradoxe belge: notre Etat taxe sévèrement mais n'arrive plus à financer certains de ses devoirs
©D.R.

Une opinion d'Yves Genin, professeur émérite à l'UCLouvain, ancien président des CA de Test-Achats ASBL&SC.

La Belgique est un des pays les plus taxés d'Europe. Pourtant, notre État ne parvient plus à financer correctement certains de ses devoirs les plus essentiels… Pourra-t-il sortir de cette impasse ? La Belgique est un des pays les plus taxés d'Europe. Si l'on établit un classement basé sur les impôts et cotisations sociales rapportés au PIB, les chiffres publiés par Eurostat en 2018 indiquent que notre pays aurait encore "gagné" une place à ce peu ragoûtant palmarès : il arriverait second avec un taux de 47,3 %, juste derrière la France (48,4 %) et avant le Danemark (45,8 %). En d'autres mots et en simplifiant un peu, l'État prélève presque un euro sur deux sur l'argent gagné par nos concitoyens. Cerise sur le gâteau, notre système d'imposition est souvent considéré comme inéquitable dans la mesure où il taxe les revenus mobiliers à un taux forfaitaire libératoire : notre pays est d'ailleurs parfois traité de paradis fiscal pour les possédants !

Or et malgré cela, l'État ne parvient plus à financer correctement ce que l'on peut considérer comme des piliers de notre société tels que la justice, la lutte contre la précarité, la fracture sociale ou les travaux du RER sans parler de la transition climatique pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus importants. Comment cela est-il donc possible ? Comment sortir de l'impasse actuelle ?

Quelques pistes

Compte tenu du taux des prélèvements actuels, les augmenter encore ne semble guère possible. Ce serait une mesure extrêmement impopulaire. D'ailleurs, tous nos partis politiques jurent leurs grands dieux qu'ils y sont opposés. Tout au plus, peut-on s'employer à modifier leur ventilation (tax shift), ce qui globalement ne changerait rien à la dette.

Penser que l'État pourrait accroître encore son endettement en allant chercher sur les marchés obligataires l'argent qui lui fait défaut est une piste encore moins réaliste. En 2018, la dette publique rapportée au PIB était d'environ 100 % : cela faisait de notre pays le cinquième le plus endetté parmi les 28 de l'UE juste avant la Grèce, l'Italie, le Portugal et Chypre. C'est encore pire si l'on considère la dette par habitant : elle était de 40 324 euros en 2018 et seuls, les Irlandais étaient plus mal lotis que nous. L'UE ne cesse d'ailleurs de nous tancer à ce sujet, dénonce la passivité de nos gouvernants et nous menace de sanctions financières. En effet, il y a plus de 25 ans et en signant le traité de Maastricht, notre pays s'est engagé à maîtriser sa dette publique, en particulier à la ramener sous le seul de 60 %. Pourra-t-on encore longtemps "tricher", c'est-à-dire bénéficier des avantages considérables de la zone euro et, dans le même temps, refuser de contribuer à sa bonne santé ?

Aussi, l'État pourrait et, sans doute, devrait faire des économies dans son fonctionnement. On comprend cependant assez vite que ne pas remplacer ici ou là un fonctionnaire partant à la retraite ou raboter le budget des pompiers ou de la culture soient des mesures suffisantes pour dégager les marges substantielles nécessaires pour pallier les incuries actuelles.

Il y a enfin la lutte contre la fraude fiscale que beaucoup de nos concitoyens estiment ne pas être menée avec la vigueur et la détermination nécessaires, compte tenu de son ampleur supposée. En dépit d'annonces tonitruantes que nous ont faites parfois les ministres des finances, les redressements réellement encaissés sont décevants et n'ont jamais été aussi faibles : ils sont d'ailleurs en baisse quasi constante. Ainsi pour la période 2014-2018, ils s'élevaient à 404, 321, 375, 312 et 254 millions d'euros respectivement. Donc, pas d'énormes espoirs de ce côté non plus, du moins, pour le moment !

Des devoirs essentiels non financés

Ainsi donc, l'État belge, surendetté et privé de ressources nouvelles, serait donc devenu incapable de financer correctement certains de ses devoirs les plus essentiels. Faudrait-il alors se résigner à la situation actuelle ? Eh bien, pas du tout ! L'avènement des nouvelles technologies de l'information offre aujourd'hui à l'État la possibilité de retrouver d'importantes ressources. Il doit tirer profit de cette révolution numérique pour revoir de fond en comble des financements, hérités du passé, certes hier justifiés mais aujourd'hui frappés d'obsolescence et donc inutilement dispendieux.

Dans un article récent publié dans cette même rubrique débats (1), l'auteur a indiqué trois exemples où de telles avancées sont à la portée de nos gouvernants. L'élimination de l'intermédiaire coûteux (les mutuelles) dans le remboursement des soins de santé Inami en instaurant le tiers payant informatisé. Ensuite, les pouvoirs du Sénat et des provinces auraient pu et auraient même dû être dilués dans les nouvelles structures du pays créées après la régionalisation : les importants moyens consacrés à leur survivance devraient être affectés à des nécessités bien plus pressantes. Enfin, l'anarchie institutionnelle qui sous-tend la ville de Bruxelles et sa Région, si elle rend un vibrant hommage au folklore breughélien de notre capitale, constitue un désolant exemple d'un indécent gaspillage des deniers publics.

Un profond mal belge

On pourrait citer bien d'autres exemples. Ces trois-là, cependant, sont symptomatiques d'un profond mal belge. Nos partis traditionnels et leurs "standen" ont des intérêts objectifs, politiques, électoraux et surtout financiers au statu quo. Qui s'étonnera donc que ces thèmes n'aient pas été débattus, ou alors si peu, pendant la campagne électorale de mai dernier ; bien plus, les très rares mandataires qui s'y sont risqués ont tous plaidé pour "le continuer à faire comme on a fait". Ce sont des vaches sacrées de notre société ! Donc, circulez, braves gens, il n'y a rien à voir…

Pourtant, l'état de nos finances publiques accule nos gouvernants à de profonds changements de paradigme pour rencontrer les besoins de la société du XXIe siècle. C'est une tâche ingrate et difficile, chacun le comprend. S'ils ne s'y emploient pas résolument, ils mettront objectivement de l'huile sur le feu de tous les populismes et autres extrémismes. Hélas, les obstacles et les blocages inhérents à de telles initiatives sont formidables et bien connus. Et il faut noter qu'il n'y a pas matière plus délicate à prendre en main, ni plus dangereuse à conduire, ni plus douteuse dans son succès, que de prendre en charge le changement. Car celui qui innove aura pour ennemis tous ceux qui sont bien placés sous l'ordre actuel des choses, et en soutien, seulement les partisans tièdes de ceux qui pourraient être mieux placés dans ce nouvel ordre (2).

(1) : Yves Genin "Do more with less", "La Libre Belgique", 22 février 2019, pp. 40-41.

(2) Nicolas Machiavel, "Le Prince", Enguibert de Marnel, Poitiers, 1553, chapitre 6.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.

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