"À Bruxelles, les politiques ont misé sur des musulmans conservateurs"
Djemila Benhabib, écrivaine et militante, dénonce la "folie communautariste" à laquelle nous assistons aujourd'hui dans la capitale, singulièrement au sein de la gauche. "Le PS, Écolo et le PTB se disputent férocement cet électorat (...). "A Bruxelles, les partis politiques s'affolent, les digues sont en train de sauter", alerte-t-elle.

- Publié le 01-06-2022 à 09h48
- Mis à jour le 01-06-2022 à 11h24

"Islamophobie, mon œil !" est le titre de votre livre. Pourquoi ?
Pour trois raisons. La première a trait directement à l'assassinat de Samuel Paty (ce professeur français d'histoire-géographie et d'éducation morale et civique décapité le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, jeune Russe d'origine tchétchène, NdlR). On l'a accusé d'être islamophobe. Tout cela est parti d'un mensonge, d'une escroquerie intellectuelle. Il a été traîné dans la boue car on l'a catalogué islamophobe.
La deuxième est liée au fait que le terme "islamophobie" existe dans le débat public depuis une vingtaine d'années, depuis les attentats du 11 septembre 2001. Je me devais donc de prendre le sujet à bras-le-corps.
La troisième raison, c'est que mon livre se termine avec l'histoire du Journal de Saint-Denis (Le JSD) et de son directeur de rédaction Yann Lalande. Le terme "islamophobie" est responsable de la disparition de ce journal, de ce titre. On voit donc très bien à quel point ce concept porte atteinte à la vie, à l'intégrité des personnes au sein du monde de l'éducation et comment il censure une opinion tout à fait légitime qui soutient que la critique de l'islam fait partie et doit faire partie du débat public.
Ce terme vous concerne aussi directement.
Oui. Il me concerne aussi directement puisque j'ai moi-même été traitée d'islamophobe à différents moments de ma vie. On peut isoler socialement des personnes du seul fait qu'on les accuse d'être des islamophobes, c'est-à-dire d'être des racistes à l'égard des musulmans. Et y a-t-il pire accusation pour un humaniste, pour un libre-penseur que de s'entendre dire qu'il est raciste ? Je ne pense pas.
Vous-même racontez avoir éprouvé au cours de votre parcours de vie ce sentiment d'isolement. Comment ?
Le pire moment de ma vie, c'est lorsque je pense que j'ai le droit de m'exprimer, d'être un écrivain comme je prétends l'être mais, finalement, que je ne suis rien car on m'interdit de prendre la parole. Le mot "islamophobe" a été accolé à mon nom en pleine campagne électorale pour les législatives au Québec alors que je me présentais comme candidate aux élections. C'était déjà un défi en soi mais voilà, je me suis retrouvée à gérer des polémiques totalement insensées car une pétition disant que j'étais islamophobe circulait. On a exercé des pressions à l'égard de mon parti pour m'exclure des candidatures.
L'autre moment où je me suis sentie très seule, c'est lorsque je pensais être un écrivain, que je me suis rendue à une maison de littérature et je me suis heurtée à des portes fermées. C'est bien sûr métaphorique. C'est parce que des pressions ont été exercées que la rencontre n'a pas eu lieu.
Ce sentiment de solitude, vous le trouverez également dans le parcours de Charb (dessinateur satirique et journaliste français, NdlR), l'ancien directeur de Charlie Hebdo, mon ami, mon grand ami qui a été assassiné le 7 janvier 2015 à Paris.
Ce sentiment de solitude, vous le trouverez dans le parcours de l'écrivain Salman Rushdie. Lui aussi raconte à quel point sa vie a basculé à partir du moment où il a écrit cette fiction que sont Les Versets sataniques. Le ciel lui est tombé sur la tête. Et sur ce dernier point, je dirais que c'est parce que l'on vient de cette culture, que l'on revendique cette culture, puis que l'on prend une certaine distance par rapport à celle-ci que l'on se retrouve seul contre tous. Pour le libre-penseur de culture musulmane que je suis, c'est compliqué.
Est-ce compliqué parce que l'on touche là à un tabou, celui de la critique de l'islam ?
Oui, exactement. C'est compliqué pour toutes ces personnes qui osent toucher à ce tabou. Et c'est encore plus à risque pour les gens qui sont de culture musulmane car ils sont considérés comme des traîtres. Pour les autres, à la rigueur, on leur trouve des motivations intellectuelles. Mais pour nous, les laïques musulmans, que se passe-t-il ? Nous sommes contraints de vivre une double vie, de faire amende honorable et de faire semblant de vivre une autre vie lorsque nous sommes avec nos parents, nos frères, nos sœurs, nos oncles et nos tantes car nous ne voulons pas leur faire de la peine. Je veux dire, nous aimons nos familles, nous ne voulons pas être rejetés mais, en même temps, nous ne voulons pas abandonner nos convictions philosophiques et politiques. Bref, nous sommes constamment dans un conflit de loyauté entre ce que l'on est réellement, ce qui nous habite et ce que les autres veulent que l'on soit.
À titre illustratif, nous savons qu'il y a des pressions qui sont exercées sur certains musulmans sur leur lieu de travail pour qu'ils fassent le mois du ramadan. C'est une atteinte directe à leur liberté de conscience ! Rendez-vous compte : on n'a pas été en mesure de faire témoigner pour le journal télévisé deux personnes issues de notre collectif, assumant clairement leur position et disant qu'elles ne faisaient pas le ramadan car on a peur pour leur sécurité, tout simplement. C'est affolant car on vit dans une capitale européenne où ces questions-là ne sont pas tranchées.
Comment en est-on arrivé là ? Comment se fait-il qu'aujourd'hui, après l'assassinat de Samuel Paty, on en soit encore à passer à côté du débat sur l'islamophobie ?
On en est là car on a peur du débat. Et ceux qui ont peur, ce sont essentiellement les élites politiques, médiatiques et académiques. Ceux qui ont la responsabilité du débat, ceux qui auraient dû veiller à la circulation des idées ont déserté leur fonction principale. Il n'y a pas de place dans le débat actuel pour les idées que je défends. Je le déplore.
Il y a surtout cette peur de déplaire au courant dominant. Le courant qui caractérise aujourd'hui les élites politiques, médiatiques et académiques est un courant qui considère les musulmans comme des dominés, des opprimés, des victimes. Il faut donc des assises intellectuelles extrêmement solides pour aller à l'encontre de ce courant dominant. On préfère s'inscrire dans une doxa que l'on considère comme étant tolérante et bienveillante à l'égard de tous et toutes, en particulier à l'égard de la diversité.
Ce "malaise", vous l'observez avec plus d'intensité encore à Bruxelles, écrivez-vous. Pour quelles raisons ?
Oui, le malaise est plus fort à Bruxelles du fait de la constitution sociologique de la ville et, en outre, du fait de la déresponsabilisation des politiques vis-à-vis de ces questions-là. À Bruxelles, les politiques ont misé sur des musulmans conservateurs et ont oublié la grande masse des laïques musulmans. Par conséquent, ces derniers se retrouvent totalement abandonnés et les conservateurs sont confortés dans leur position, ils se trouvent légitimés par les politiques. Il suffit de le constater : les musulmans conservateurs sont identifiés, on les retrouve dans les différents partis politiques, sur les listes électorales. Et par moment, ils ne sont pas que des conservateurs, ils sont aussi des militants politiques, ils sont investis dans la militance fréro-salafiste. Il y a très clairement de l'entrisme qui se fait au sein des partis politiques à Bruxelles.
À gauche, on le sait, il y a trois partis (le Parti socialiste, Écolo et le PTB) qui se disputent férocement cet électorat qui, jusque là, était davantage fidèle au PS. Depuis le scrutin électoral de 2019, ceci est de moins en moins vrai. D'où cette folie communautariste à laquelle nous assistons à Bruxelles et qui fait que l'on essaye de nous vendre les idées les plus farfelues comme celles qui ont amené à ce fameux tract d'Écolo distribué sur le marché de Laeken, dans le nord de Bruxelles. Ceci affole les partis politiques. À Bruxelles, les digues sont en train de sauter, il y a de plus en plus de glissements.
Que faut-il faire pour "réenchanter notre destin commun", pour reprendre vos propos ?
Il faut libérer la parole, véritablement. Il ne faut pas avoir peur du débat. Il faut chérir la liberté d'expression, qui ne s'exerce malheureusement que rarement sur ces sujets-là. Et si elle ne s'exerce pas, elle disparaît. En démocratie, on doit être en mesure d'accepter d'entendre des choses dérangeantes. Ma mission, c'est de pouvoir libérer la parole.
Vous arrive-t-il d'avoir peur lorsque vous vous exprimez ?
Sincèrement, je ne me pose plus la question. Aujourd'hui, je vis et pour vous dire vrai, j'aurais dû mourir au début des années nonante, comme beaucoup sont morts en Algérie. Toutes ces années que j'ai arrachées à la vie, pour moi, c'est un sursis, tout simplement. Ce privilège de vivre me donne une immense responsabilité vis-à-vis de ceux qui sont morts. Je considère que j'ai une dette vis-à-vis de tous mes camarades qui n'ont pas eu cette chance de vivre.
Voulez-vous dire par là que vous éprouvez un sentiment de culpabilité d'être toujours en vie ?
Oui, certainement. Je suis coupable de vivre et, en même temps, je suis responsable de vivre. C'est davantage une question de responsabilité que de culpabilité. D'autres sont morts, moi je vis. Cela m'habite. Je ne peux pas faire fi de la disparition de tous ceux qui m'entouraient.
Bio express :
Le combat d'une vie. Née en Ukraine, à Kharkiv, Djemila Benhabib a grandi en Algérie, à Oran. En 1994, elle doit fuir le pays après une condamnation à mort du Front islamique du djihad armé. Elle se réfugie avec sa famille en France pendant trois ans pour s'installer, à partir de 1997, au Québec. En 2014, elle se présente comme candidate aux législatives. Le Collectif québécois contre l'islamophobie (CQCI) lance alors une pétition contre elle, le 3 mars, pour réclamer son exclusion de la campagne électorale. Le collectif en question estime que la candidature de Djemila Benhabib, auteure de l'essai à succès Ma vie à contre-Coran va contribuer à accentuer l'islamophobie au Québec, à diviser la société et à stigmatiser davantage les Québécois musulmans. Depuis 2019, elle réside en Belgique. Elle a consacré sa vie à la lutte contre ce qu'elle appelle "le fascisme islamique", l'islam politique. "Le livre que je publie aujourd'hui est le cheminement d'une vie, confie-t-elle. Une force tranquille m'habite. J'ai pesé chaque mot. Chaque phrase est le résultat d'un vécu." Et de poser, en guise de réflexion : "Je fais le pari que si nous nous étions attardés à l'époque sur les raisons de notre arrivée en France, en 1994, nous aurions pu épargner des vies." Al. D.
L'ouvrage :
"Islamophobie, mon œil !"
Auteure de plusieurs essais à succès, parmi lesquels Ma vie à contre-Coran, Djemila Benhabib publie aujourd'hui Islamophobie, mon œil ! La laïcité, rempart contre l'islam politique aux éditions Kennes. Politologue, militante et écrivaine, elle a reçu de nombreuses récompenses internationales.