Vous ne savez pas pour qui voter ? Choisissez le candidat sur son attitude
C'est le meilleur indicateur. Comment parle-t-il de ses rivaux ? Est-il dans la nuance ou cherche-t-il des boucs émissaires ? Se complaît-il dans la "politique spectacle" ou préfère-t-il bâtir des ponts ? En période d'instabilité, la forme est parfois le meilleur indicateur du fond. Laissez parler votre intuition.
- Publié le 27-05-2024 à 16h53
- Mis à jour le 28-05-2024 à 10h31

Une opinion de Baudouin de Hemptinne, économiste
Dans les nombreuses discussions que j'ai eues récemment, j'ai été frappé par le peu d'importance porté à la forme des campagnes politiques. Au cours de cette année électorale, près de la moitié de l'humanité est appelée aux urnes, et on dénombre près d'un million de primo votants en Belgique. C'est une bonne nouvelle pour la démocratie, qui reste bien vivante quoi qu'on en dise. Mais une question récurrente est de savoir pour qui voter, et comment faire son choix.
Je souhaite appeler chacun à considérer non seulement le contenu des programmes proposés par les différents mouvements politiques, mais aussi à la forme que prend leur campagne. Dans une période de l'histoire dont la caractéristique principale est l'instabilité, c'est probablement un indicateur bien plus pertinent que la sophistication des mesures proposées.
Les façons classiques de poser son vote
Il existe plusieurs approches valables pour motiver son vote. Elles méritent néanmoins qu'on s'arrête dessus afin d'en adopter une en connaissance de cause.
La manière classique de procéder consiste à donner du poids au parti qui se rapproche de sa vision du bien commun. Selon cette approche, c'est le positionnement idéologique du parti, inféré de son historique et de ses statuts, ainsi que de son programme particulier pour les élections à venir qui constituent les principales sources d'information.
Certains citoyens particulièrement sensibles à une cause, ou spécialistes d'un sujet, peuvent estimer que la défense d'une mesure très précise est prioritaire, parfois plus importante que le projet global défendu par un parti. Dans ce cas, être le porte-voix de cette question suffira à rafler le vote. On pense par exemple à des enjeux de taxation, d'éthique ou de défense de minorités.
En se plaçant au-dessus de la mêlée, certains citoyens peuvent chercher à équilibrer des rapports de force dans les parlements. Cette stratégie tiendra compte des majorités actuelles et des sondages pour éclairer le choix le plus propice pour générer l'alternance ou l'équilibre désiré. Quitte à ne pas voter pour ceux dont on se sent idéologiquement proche. Concrètement, on peut vouloir ne pas voter pour des partis hégémoniques dans certaines régions, donner sa voix à des extrêmes par protestation, ou au contraire favoriser les centres permettant de se passer d'ailes droites ou gauches dans des coalitions.
Ensuite, beaucoup d'électeurs cherchent à favoriser une personnalité. Donner sa voix à un candidat, connu ou non, dont on estime la compétence ou l'échelle de priorités. Le raisonnement est que des valeurs similaires conduiront cette personne à faire des bons arbitrages quand des choix doivent être posés. Donner du poids à cette personne, permettra d'appuyer ces arbitrages, au sein d'une assemblée d'élus, ou dans les débats internes au parti.
Finalement, on peut appuyer une modalité de faire de la politique, donner sa voix à un style. Dans ce cas, on privilégie un candidat ou un parti qui incarne cette modalité. Très concrètement, cela passe par le vocabulaire et le ton employé, la manière dont les candidats s'adressent aux citoyens. Y décèle-t-on une attitude digne, discrète, efficace, intègre, à l'écoute ? Ou plutôt pugnace, persévérante et rusée ? Ou encore agressive, arrogante, valorisant force ou suscitant la crainte ? Selon les goûts, on cherchera alors à encourager les comportements qu'on estime vertueux. Ceci consiste in fine à considérer la forme que prend la politique.
Une période marquée par l'instabilité et l'imprévisibilité
Choisir de considérer la forme n'est pas qu'un acte naïf ou esthétique. Quand il y a une continuité entre idéaux défendus et attitude, le potentiel de changement est multiplié. Dans une époque où les crises se succèdent et sont durables, une approche programmatique sera souvent inapplicable et frustrante. C'est d'autant plus vrai en Belgique où des coalitions d'un grand nombre de partis mènent à une dissolution des programmes. La société actuelle est loin d'un rythme de croisière, où règne une vision claire et largement partagée de direction à suivre. Les transformations, qu'elles soient environnementales, démographiques, économiques, technologiques ou géopolitiques sont multiples et complexes. Quand l'instabilité est généralisée, être au pouvoir consiste plus à réagir à des imprévus qu'à exécuter des programmes. Une vision à long terme qui a une chance de servir de boussole, ne peut dès lors être une énumération de mesures, mais doit s'ancrer dans des idéaux. Et le meilleur indicateur d'un idéal défendu par un candidat est son attitude.
Aiguiser son intuition et son ressenti
Voter pour une manière de faire de la politique, c'est aller un pas plus loin dans la documentation. Les tests électoraux et les chiffrages qui parlent à la raison ou les stories en ligne qui parlent à l'émotionnel ne suffisent pas. C'est dans le champ de l'intuition et du ressenti que cela se joue. Comment les candidats parlent-ils de leurs rivaux ? Quel champ lexical est mobilisé lors des interviews ? Les partis embrassent-ils la nuance ou cherchent-ils des boucs émissaires sur les réseaux sociaux ? Quelle authenticité se dégage des sourires et du langage non verbal des candidats ? Qu'ont-ils écrit ? Qui ont-ils engagé comme collaborateur et comment ont-ils voté par le passé ?
Donner une prime aux attitudes vertueuses, au-delà des idées défendues, c'est offrir une résistance à un certain fatalisme. C'est ne pas s'incliner devant une arène politique conflictuelle et sans merci. Dans une société hyperpolarisée, avec des systèmes d'information et de communication poussant à une politique "spectacle", encourager les bâtisseurs de ponts est essentiel. Humaniser la politique en appuyant les styles vertueux, c'est peut-être le vote dont on a le plus besoin actuellement.
=> Titre et chapô sont de la rédaction

