Ouvrez enfin le pavillon des Passions humaines d'Horta et Lambeaux pour le monde entier !
Ce chef-d'oeuvre est caché alors qu'il pourrait être l'une des plus grandes attractions du pays.
- Publié le 30-05-2024 à 10h05
- Mis à jour le 30-05-2024 à 14h39

Une tribune d'Armel de Schreye (historien), Carlo Van Grootel (expert en art), Indie Vandenbrouck (experte en art et archéologue), Sébastien Dewailly, Nidal Chattar, Louis Roebben, Nicolas Thir et Matthias Deboeck
Le pavillon des passions humaines comprend un monumental relief en marbre blanc d'un des sculpteurs les plus célèbres de la Belle Époque, Jef Lambeaux. Il considérait lui-même le relief massif de 12 mètres sur 8 comme son œuvre finale. De plus, le relief est situé dans un pavillon spécialement conçu à cet effet par l'architecte mondialement réputé, Viktor Horta.
Ce pavillon de style classique comprend déjà de nombreux éléments art nouveau qui contribueront à la renommée de Horta. Bien que l'œuvre soit située au cœur de Bruxelles, au Parc du Cinquantenaire, elle est difficilement accessible et ceci depuis son inauguration en 1899.
Dans n'importe quelle autre capitale, une telle œuvre serait une attraction majeure, mais chez nous, elle est enfermée depuis plus d'un siècle.
Le monument a été successivement victime de censure, puis est passé entre les mains de l'Arabie saoudite, qui considérait l'œuvre comme décadente et voulait la démolir, pour finalement finir dans un imbroglio institutionnel.
Même lorsque Bruxelles a célébré en 2023 les 130 ans de l'Art Nouveau, l'œuvre est restée inaccessible au public. Pour apercevoir le relief, il faut jeter un œil par le trou de la serrure du pavillon.
Comment en est-on arrivé là ?
L'œuvre a suscité une vive controverse dès son inauguration et a été retirée des yeux du public après seulement quatre jours. Pour certains, c'était un régal pour les yeux, mais pour d'autres, l'œuvre était considérée comme pornographique et décadente.
Le travail représente des corps lascifs et sinueux surmontés de la mort. L'œuvre célèbre la vie dans toute sa gloire, mais la mort inévitable plane à l'horizon. Les journaux ne parlaient que de la nudité prononcée et la qualifiaient de "bordel de marbre" et de "pétrisseur de fesses démoniaque".
Une fois placé sous la responsabilité de l'Administration des Beaux-Arts, le pavillon a été fermé au prétexte d'un manque de surveillance.
En 1967, le Roi Baudouin a accordé en usufruit le terrain sur lequel se trouvait le pavillon à l'Arabie saoudite, ainsi que le pavillon oriental, qui a ensuite été transformé en grande mosquée. La présence de cette magnifique œuvre érotique de renommée mondiale était une épine dans le pied des Saoudiens, et sa démolition était prévue en 1980. Heureusement, la Commission royale des Monuments et des Sites s'y est opposée.
Finalement, le pavillon et le relief, sauvés de la destruction, ont été remis aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire (MRAH).
Depuis lors, cette œuvre est victime d'un nœud gordien typiquement belge, personne ne s'en préoccupe vraiment. Le pavillon appartient à l'État belge, avec un usufruit historique pour les Saoudiens, tandis que la gestion du monument est entre les mains des MRAH et l'entretien est assuré par la Régie des Bâtiments… Le résultat était prévisible. Le bâtiment a été mal entretenu et n'était accessible que dans de rares occasions.
En 2012, un livre a ramené cette œuvre à l'attention du public, et les autorités ont été contraintes de restaurer à la fois le pavillon et le relief.
En 2015, le bâtiment a été exceptionnellement ouvert au public et est devenu immédiatement le monument le plus visité de Bruxelles, avec plus de cinq mille visiteurs.
L'intérêt du grand public est là, mais la volonté fait défaut.
Malgré une succession de déclarations et de serments coûteux des différents politiciens compétents pour enfin montrer le pavillon au monde entier, le contraire s'est produit.
Le pavillon est à peine accessible et uniquement à certaines dates, sur rendez-vous et en groupe seulement.
On dit que la proximité de la Grande Mosquée et le fait que l'Arabie saoudite ait l'usufruit de la mosquée et du pavillon jusqu'en 2058 posent problème.
Le MRAH, chargés de la gestion, souffre d'un manque de personnel structurel et déclare ne pas pouvoir assurer la surveillance.
La Belgique est le pays du surréalisme, mais cela dépasse l'imagination. Un chef-d'œuvre monumental résultant de la collaboration de deux des plus éminents artistes de notre pays est soigneusement tenu à l'écart de l'attention publique, alors qu'il pourrait être l'une des plus grandes attractions de la capitale et du pays.
Si cette œuvre se trouvait à Paris ou à Rome, les touristes se bousculeraient en longues files pour l'admirer.
Après 125 ans d'isolement solitaire, la splendeur de ce bâtiment et la gloire de ce relief doivent enfin être montrées au monde.
(*) Aussi initiateurs d'une pétition.

