La lutte contre les futures pandémies doit s'organiser sans les États-Unis
Le retrait des USA de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et la nomination de Robert Kennedy Jr, un vaccino-sceptique, à la tête du Ministère de la Santé sont préoccupants.
- Publié le 04-03-2025 à 08h58

Une tribune du Professeur Michel Goldman (ULB), président de l'Institut I3h, ancien directeur exécutif de l'Initiative Européenne pour les Médicaments Innovants, membre de l'Académie Royale de Médecine de Belgique
La pandémie du Covid nous a appris qu'il est indispensable de beaucoup mieux se préparer aux pandémies, notamment en anticipant autant que possible la détection de microbes émergents et la production de vaccins accessibles partout dans le monde. La dernière menace de pandémie en date est celle de l'épidémie de grippe aviaire où les États-Unis sont en première ligne avec des cas de transmission du virus à l'homme qui y ont été rapportés. Dans ce contexte, le retrait des USA de l'Organisation Mondiale de la Santé et la nomination d'un vaccino-sceptique à la tête du Ministère de la Santé sont particulièrement préoccupants.
Le retrait des USA de l'Organisation Mondiale de la Santé
C'est une décision dramatique dont les répercussions seront considérables. La lutte contre les maladies infectieuses nécessite en effet une gouvernance mondiale car elles ne connaissent pas de frontières. C'est l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui a cette mission essentielle. Amputée des États-Unis, elle sera incapable de la remplir de façon efficace. En effet, les USA étaient de loin le pays qui contribuait le plus (à hauteur de 20 %) au budget de l'OMS qui a été fixé pour la période 2024-2025 à 6,8 milliards de dollars. Aussi, il est essentiel que les décisions et recommandations de l'OMS s'appliquent partout dans le monde de la même manière. Le retrait des États-Unis fournit un prétexte idéal aux pays qui sont réticents à appliquer ces recommandations. C'est déjà le cas de l'Argentine qui a annoncé se retirer également de l'OMS. L'absence des experts américains dans les différents comités de l'OMS va sans nul doute avoir aussi un impact considérable sur leur bon fonctionnement.
On ne pourra donc pas compter sur les USA pour préparer le monde aux futures pandémies. L'avenir devrait dépendre de l'Europe grâce au plan ambitieux de l'Union Européenne pour la prévention, la préparation et la réaction aux futures pandémies.
La nomination de Robert Kennedy Jr à la tête du Ministère de la Santé
La nomination de Robert Kennedy Jr, vaccino-sceptique affiché, à la tête du ministère de la Santé, ainsi que celle d'autres personnalités controversées au sein des autorités sanitaires, auront des conséquences désastreuses pour le déploiement des vaccins, armes essentielles pour faire face aux pandémies. Elles risquent fort de nourrir des allégations fallacieuses qui vont entretenir les mouvements anti-vax et l'hésitation vaccinale à travers le monde.
Là encore, l'Europe aura un rôle important pour établir et expliquer les vérités scientifiques à propos de l'efficacité et la sécurité des vaccins. Il faudra d'abord convaincre le plus grand monde qu'il n'y a aucun doute sur l'efficacité des vaccins. Le COVID-19 est le dernier exemple en date puisque 1,5 million de vies ont été sauvées grâce aux vaccins rien qu'en Europe.
Il est vrai que les vaccins peuvent entraîner des effets secondaires qui sont habituellement tout à fait bénins et régressent en quelques jours. Dans des cas tout à fait exceptionnels, des conséquences beaucoup plus graves ont été bien documentées par les agences réglementaires lors du déploiement des vaccins contre le COVID. Il est important de le reconnaître. Ces effets rarissimes ne mettent en aucun cas en cause l'énorme bénéfice de la vaccination lors des pandémies. Ceci étant, le suivi des sujets vaccinés par l'intelligence artificielle devrait permettre d'encore progresser dans l'évaluation rigoureuse de la sécurité des vaccins. L'Agence Européenne du Médicament est pionnière dans ce domaine.
Les restrictions sur la recherche des agences fédérales
Il faut aussi s'attendre à ce que les restrictions déjà à l'œuvre dans les laboratoires académiques financés par l'État américain viennent freiner la recherche indispensable pour le développement de nouveaux vaccins contre des microbes émergents. Or les découvertes originelles naissent souvent dans les institutions académiques financées par le secteur public et les considérations commerciales des industriels pénalisent grandement les pays qui ne disposent pas d'une capacité financière suffisante pour acheter leurs produits.
Heureusement, l'Europe dispose d'excellents atouts pour assurer le leadership dans le domaine des vaccins et leur déploiement. Les scientifiques européens sont à l'avant-garde des recherches tant expérimentales que cliniques, et ils ont appris à collaborer au sein des programmes successifs mis en place par la Commission Européenne. S'y ajoute une grande expérience des partenariats public-privé qui ont déjà démontré leur utilité dans le domaine des vaccins.
Enfin, au cours de la pandémie de COVID-19, la Commission européenne a mis en place un système de précommandes conjointes qui a grandement facilité leur accès dans tous les Etats-membres. Elle va devoir maintenant se préoccuper également des pays à faible revenu, notamment en Afrique, si elle veut assurer un rôle de premier plan dans la gouvernance mondiale des pandémies.

