Iran : effacer les traces du passé pour mieux répéter l'horreur

En Iran, le processus de négation de l'histoire collective s'accompagne aujourd'hui d'une intensification de la répression politique. Si le monde détourne encore le regard, le silence va l'emporter.

Iranians drive past a billboard with the colours of Iran�s national flag and carrying a sentence reading in Farsi: "Army is sacrifice itself for the nation", at the Valiasr square in Tehran, August 29 2025. Iran said on August 29 the decision by European powers to trigger a mechanism reimposing sanctions under a moribund 2015 nuclear deal would undermine Tehran's cooperation with the United Nations nuclear watchdog. Britain, France and Germany -- known as the E3 -- triggered the so-called "snapback" mechanism after weeks of warnings, citing Iran's continued non-compliance with its commitments under the 2015 nuclear agreement (Photo by AFP)
Le régime iranien n'en finit pas d'intimider la jeunesse iranienne, pour dissuader tout acte de résistance. ©AFP or licensors

Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

Une opinion de Hamid Enayat, politologue et spécialiste de l'Iran

Par un après-midi d'été écrasé de chaleur et de silence, une mère âgée, les jambes alourdies par le chagrin, s'est dirigée lentement vers Behesht-e Zahra, une poignée de fleurs serrée contre elle. Depuis des années, elle venait prier à distance, discrètement, près du carré 41 — ce carré interdit où reposaient ceux que l'on n'a jamais officiellement reconnus. Mais cette fois, tout avait disparu. Plus de pierre, plus de noms, plus de lieu. Les bulldozers avaient rasé la mémoire. À la place, un sol nivelé, nu, déserté, comme si aucune vie, aucun deuil, aucune histoire ne s'y était jamais ancrée.

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Ce geste brutal — la destruction physique d'un lieu de mémoire — n'est pas un acte isolé. Il s'inscrit dans une dynamique glaçante : celle d'un régime qui, en tentant d'effacer les traces de ses crimes, semble préparer leur répétition. Aujourd'hui, de nombreux signaux laissent craindre qu'un nouveau cycle de répression sanglante soit en marche, rappelant le massacre de 1988, où environ 30 000 prisonniers politiques ont été exécutés en quelques semaines, en secret, sans jugement équitable.

Effacer la mémoire collective

Le professeur Javaid Rehman, rapporteur spécial de l'Onu sur les droits de l'homme en Iran (2018 – 2024), a qualifié ces actes de "génocide", soulignant que les victimes avaient été tuées uniquement en raison de leurs convictions politiques ou idéologiques, ou de leur simple appartenance supposée à un groupe. Quatre décennies plus tard, ces crimes ne sont toujours ni reconnus, ni jugés. Pire encore : ils sont effacés. La destruction du carré 41 à Behesht-e Zahra est une tentative claire d'anéantir toute trace de ces morts — et, avec eux, de la mémoire collective.

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Les médias d'État jouent un rôle central dans cette stratégie de peur.

Ce processus de négation s'accompagne aujourd'hui d'une intensification de la répression politique. À Téhéran, un procès spectacle se déroule contre 104 membres de l'Organisation des Moudjahidines du peuple d'Iran (OMPI), tous exilés en Europe depuis des décennies. Jugés in absentia, leur procès ne vise pas à rendre justice, mais à envoyer un message : aucun opposant, où qu'il se trouve, n'est à l'abri. Il s'agit d'intimider la jeunesse iranienne, de dissuader tout acte de résistance, et de construire un prétexte pour réprimer encore plus durement.

Les médias d'État jouent un rôle central dans cette stratégie de peur. L'agence Fars, proche des Gardiens de la Révolution, a publié un éditorial glaçant intitulé : "Pourquoi devons-nous répéter les exécutions de 1988 ?" — un texte qui qualifie ce massacre de "brillante réussite" et conclut avec une phrase terrifiante : "Il semble que le moment soit venu de réitérer cette expérience". Ce genre de déclaration n'est pas une simple provocation idéologique : c'est une annonce, un aveu, une menace.

Phase terminale

Face à cela, les alertes se multiplient à l'international. Stephen J. Rapp, ancien procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda, a averti dans les colonnes du Washington Post que "le prochain massacre en Iran est en train de se produire". Il y décrit une situation où l'inaction de la communauté internationale pourrait être perçue comme une autorisation tacite, ouvrant la voie à une impunité totale.

D'un point de vue politique, ce que vit l'Iran aujourd'hui correspond à ce que les spécialistes appellent la phase terminale d'un régime autoritaire : lorsqu'un pouvoir, affaibli et isolé, ne voit plus d'autre issue que la violence brute pour se maintenir. La destruction des tombes, la reprise des exécutions, la montée de la propagande, les procès fictifs — tout cela signale non pas une force, mais une panique.

Ne restons pas silencieux face aux exécutions des prisonniers politiques en Iran

Pourtant, au cœur de cette nuit, une flamme persiste. Le 6 septembre, des dizaines de milliers d'Iraniens et de défenseurs des droits humains convergeront vers Bruxelles. Leur objectif : faire entendre une voix, réveiller une conscience, et appeler à l'activation du mécanisme de déclenchement contre le programme nucléaire du régime. Mais au-delà de la politique, cette mobilisation est aussi un acte de mémoire — un refus de l'oubli, une résistance face à l'effacement.

Car si le monde détourne encore le regard, si le silence l'emporte, alors oui — l'Histoire risque de se répéter. Et cette fois encore, elle se comptera en vies humaines.

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