La vie s'accélère… Trop ! La fluxcratie menace notre humanité
Le "tout tout de suite" est la nouvelle norme qui régit nos comportements. Mais la riposte s'organise.
- Publié le 27-12-2025 à 07h06

Une tribune de Pascal Warnier, économiste et diplômé en sciences de l'éducation.
La vie s'accélère ! Tout va toujours plus vite et on n'a plus le temps de se poser, disent les plus jeunes d'entre nous. Et ils ont mille fois raison. Ce sentiment est partagé par la majorité de nos contemporains. Notre attention est sans cesse sollicitée, nos sentiments exposés sur la place publique des réseaux sociaux. Le "tout tout de suite" est la nouvelle norme qui régit nos comportements, oriente nos décisions. Le bien aujourd'hui est devenu le "vite" qui s'incarne dans un consumérisme matérialiste désormais numérisé. Il est dopé par un merchandising incessant et une fluidification de la communication qui ne laissent aucun repos à notre mental et annihile notre capacité de discernement. Nos désirs sont shootés à la dopamine algorithmique à laquelle nous sommes devenus dépendants. L'émotion balaie la raison et engendre toujours plus de polarité et de division. "De nombreuses études démontrent que les réseaux sociaux tendent à exacerber les conflits en radicalisant les positions jusqu'à devenir dans certains cas un véritable vecteur de violence" (1). Les constats des spécialistes de la santé mentale sont alarmants. Les troubles de l'attention et du comportement se répandent dans la population, chez les jeunes et très jeunes en particulier. Nous vivons bien dans une société où l'accélération est devenue le moteur même de sa survie. Les individus font désormais face au monde sans pouvoir l'habiter et sans parvenir à se l'approprier, égarés dans cet emballement sans précédent.
"La fluxcratie n'est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent."
Nous ne vivons déjà plus dans une démocratie libérale mais bien dans une fluxcratie, une société du flux, comme la qualifie Asma Mhalla dans son dernier essai (2). "Elle n'est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent. Une partie du pouvoir semble migrer de la loi vers la vitesse, l'attention est captée, la polarisation est algorithmique". Mais que s'est-il passé pour que tout bascule si vite et si intensément jusqu'à fragiliser notre humanité ?
La distinction entre pouvoir politique et pouvoir technologique disparaît.
Avec le second mandat de Donald Trump et l'irruption d'Elon Musk à la maison blanche, la distinction entre pouvoir politique et pouvoir technologique disparaît. "La rapidité de coagulation entre ces deux unités politiques détermine désormais la façon dont nous existerons à l'avenir", relève l'autrice de Cyberpunk, le nouveau système totalitaire. La Silicon Valley transforme l'humanité à une vitesse jamais connue dans l'histoire humaine. En résulte "une humanité scindée entre ceux qui codent l'avenir et ceux qui le subissent induisant une paupérisation existentielle, non par manque mais par saturation". Les innovations technologiques sont justifiées par la nécessité d'avancer toujours plus vite et nous sommes toutes et tous emportés par cette vague sans plus savoir que nous en faisons partie et sans en pouvoir orienter la course. L'endoctrinement des sociétés totalitaires du XXe siècle s'est mué en un diktat de l'accélération (3) véhiculé par les technologies de masse qui captent et exploitent nos interactions, nos désirs, nos besoins et leur matérialité que sont nos données, nos photos, nos vidéos et nos métadonnées. Aujourd'hui, nous n'en voyons que l'usage utilitaire et récréatif mais demain, les hypertechnologies contrôlées par des régimes autoritaires seront déviées de leur usage initial avec une facilité déconcertante.
Et pourtant, de nombreux experts tancent : "Il faut protéger l'esprit humain du flux permanent", amplifié aujourd'hui par le développement et l'utilisation fulgurants de l'IA.
Une déclaration d'indépendance mentale pour se protéger?
Les autorités nationales et européennes semblent avoir pris la mesure des risques qui menacent. L'UE se mobilise mais hésite encore trop souvent entre l'intérêt de ses citoyens et celui du commerce. Des gouvernements prennent enfin la mesure du mal que notre société de la vitesse et de l'hégémonie technologique cause à l'humain en faisant primer enfin la loi sur la fuite en avant du marché. Pour se protéger de cet envahissement incontrôlable, des intellectuels établissent de nouveaux repères. Gerald Bronner, dans son dernier essai (4), nous invite – pour résister – à ce que nous fassions chacun "notre déclaration d'indépendance mentale". Un acte de volonté et de lucidité individuel qui devrait être encouragé à tous les échelons et tout particulièrement dans le parcours éducatif de notre jeunesse. Mark Hunyadi quant à lui, dans sa déclaration universelle des droits de l'esprit humain (PUF, 2024), propose dans une démarche d'adhésion collective, une charte de protection pour garantir la liberté, l'intégrité et l'intimité de nos esprits. "Un nouveau droit qui s'inscrirait en réaction à toutes ces formes d'immixtion qui assiègent l'esprit, celui de préserver l'intimité mentale de toutes parts menacée". Comme un phare pour guider la marche de l'humanité au XXIe siècle.
Ne tardons plus, il faut aller à la racine de cet emballement incontrôlable et imposer des balises morales, juridiques et éducationnelles solides, validées collectivement et imposées aux acteurs de l'économie numérique.
(1) Giuliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, éditions JC Lattès, 2019.
(2) Asma Mhalla, Cyberpunk, le nouveau système totalitaire, Seuil, 2025.
(3) Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012
(4) Gerald Bronner, A l'assaut du réel, PUF, 2025.
(*) Blog et publications de l'auteur : https://enobservantlemonde.wordpress.com/
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