Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et du CPRMV (Centre de Prévention de la Radicalisation Menant à la Violence/ Montréal).

Afin de redorer son image ternie par de multiples crises et guerres depuis plusieurs années, l’Arabie Saoudite s’offre de plus en plus de participations dans des médias européens reconnus et influents pour étendre son "soft power" à destination du monde entier. A l’heure de la suspicion mondiale face au flot continu d’informations, le pays à la réputation sulfureuse a besoin de diffuser une partie de sa communication politique à travers des journaux irréprochables aux yeux d’un large public. Ainsi, comme ce fut le cas avec Sky News, avec Bloomberg et sa nouvelle branche arabe Al Sharq, avec The Evening Standard l’équivalent de Métro en France, Riyad s’est offert fin 2018 le fameux journal britannique The Independent, un des journaux les plus sérieux du royaume avec le Times, le Financial Times et le Guardian.

De purs outils de propagande

Tout cela n’est pas dénué d’intentions plus ou moins cachées : traditionnel journal de centre-gauche britannique très anti-saoudien auparavant, l’Independent a une très bonne image. Depuis presque deux ans, l’Indépendent, qui n’en a plus que le nom, puisqu’il était aux mains d’Evgeny Lebedev, un magnat russe auparavant, a vu la création de deux licences en arabe et en persan l’année dernière. Le schéma est identique d’une acquisition à l’autre : Sultan Mohamed Abduljadayel, directeur multimilliardaire du conglomérat de sociétés saoudiennes appelé SRMG (Saoudi Research and Marketing Group), rachète une marque prestigieuse et crée des franchises à destination du monde arabe afin d’y diffuser les informations officielles de son ami le prince héritier Mohamed Ben Salmane. Ils influencent rarement le contenu européen, afin que personne ne puisse les accuser de quoi que ce soit. Mais utilisant les mêmes logos et la même charte graphique que le média d’origine, les deux nouveaux supports deviennent de purs outils de propagande. Independent Arabia attaque ouvertement le Qatar, l’Iran et la Turquie entre autres. Sous le logo rouge et blanc de l’aigle de l’Independent cela devient alors neutre et crédible. Un exemple significatif qui a eu lieu début mai concerne la rumeur infondée de troisième coup d’Etat au Qatar. Dans un tweet du 5 mai dernier, Adwan al Hamra, journaliste saoudien très influent au dit-journal reprenait la rumeur. On peut imaginer que la version en persan permettra à l’Arabie Saoudite de s’adresser aussi aux Iraniens pour y diffuser un maximum d’informations subversives.

Le pays place ses pions

Tout ceci est le fruit d’une stratégie de fond mûrement réfléchie de la part de Riyad. Depuis quelques mois, Mohamed Ben Salmane (MBS) commence en effet à tenter de changer l’image de l’Arabie Saoudite, après le blocus contre le Qatar, la guerre au Yémen qui a fait plus de 100 000 morts, l’affaire des purges contre ses riches coreligionnaires, l’assassinat de Khashoggi dans l’ambassade saoudienne à Istanbul, et l’éternelle question des droits de l’homme en général. Ainsi, MBS poursuit son entreprise pour essayer de montrer un pays capitaliste à visage plus humain en se servant de plus en plus de supports médias bien connus. Profitant d’autant plus maintenant de la crise et des regards détournés pour mettre en place quelques éléments embryonnaires de sa fameuse Vision 2030 qui bat de l’aile, censée permettre un développement durable au pays par la libéralisation et la diversification, le pays place ses pions dans l’art, la culture et de plus en plus dans l’information : c’est ce qu’on appelle en géopolitique "la dissimulation par l’art" ou comment masquer une partie de sa politique par une promotion de la culture et des médias. Les Emirats Arabes unis ont font pareil depuis des années : participer activement aux côtés de Riyad à la guerre au Yémen et accueillir dans le même temps l’exposition universelle Dubaï 2020. Mais l’inquiétude risque de grandir dans un paysage européen où la presse payante est en crise et que le métier a longtemps peiné à s’adapter aux nouvelles technologies. Médias de plus en plus concentrés, journalistes d’influence, et prises de participations déguisées par des Etats : la presse indépendante occidentale de qualité jusque-là et qui se cherche encore un nouveau modèle économique viable a des soucis à se faire.