Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur.


Techniquement une machine ne peut être créative, et éthiquement une machine ne peut faire des choix de société. C’est à nous de le faire et de mener la danse.


Il y a 350 ans à Versailles, Molière jouait son Bourgeois Gentilhomme. Les dialogues de la pièce ainsi que la musique de Lully sont encore aujourd’hui disponibles, par contre la chorégraphie et la mise en scène sont perdues. La raison en est simple : l’écriture et les partitions disposaient à l’époque d’un moyen de codage, respectivement l’alphabet et les notes, ce qui n’était pas le cas de la danse ou de la scénographie.

L’invention de la photographie et surtout celle du cinéma offrirent certes un moyen de conserver des images. De même les premiers phonographes permettaient d’enregistrer des paroles, mais dans les deux cas l’absence de codage est restée une contrainte importante.

Le premier grand choc technologique fut l’apparition des compacts-discs digitaux. Voilà que dorénavant toutes les informations (sons, images, données) peuvent être codées et résister à l’usure du papier et du temps. Plus important encore, ces trois modes d’information peuvent utiliser le même code (i.e. le code binaire qui peut valoir 0 ou 1).

Le deuxième choc ne tardera évidemment pas. Il s’agit bien sûr de l’intégration devenue possible de tous les réseaux (téléphone, radio, télévision…) en un seul Infoduc avec un grand I. J’ai nommé Internet, né au Cern - et oui en Europe ! - en 1989.

Une triple rupture

Le troisième temps de la valse numérique se déroule sous nos yeux, et a pour nom "transformation digitale" (1). On en comprend mieux l’ampleur en analysant séparément les nouvelles possibilités de mémorisation, de transmission et de traitement de l’information. Car une triple rupture se produit :

1. Le Big Data porte mal son nom, il faudrait dire Other Data. Car pour l’essentiel le Big Data est constitué d’un type d’informations jamais accumulé auparavant, plus précisément de l’ensemble des traces que nous laissons tous en utilisant Internet.

2. N’oublions pas qu’Internet est né avec des câbles et des fils. Mais aujourd’hui on peut s’en passer et il n’est plus possible d’être hors Internet.

3. L’ordinateur a longtemps été utilisé comme une formidable machine à calculer. Mais l’IRM ne calcule pas le temps qu’il fera dimanche et une caméra ne calcule pas le visage de quelqu’un pour le reconnaître. Le calcul fait place à la modélisation.

Ces trois ruptures se conjuguent. Elles entrent en résonance et déstabilisent notre société, là, sous nos yeux. Les deux premiers chocs technologiques (la généralisation du code binaire et l’invention d’Internet) ont permis beaucoup plus et souvent beaucoup mieux de la même chose. Ce qui se passe aujourd’hui est autre chose. Du jamais-vu.

La question n’est plus tant de savoir si la transformation digitale de nos institutions privées et publiques est une bonne ou une mauvaise nouvelle, car elle est inéluctable. La question est de savoir si nous allons la conduire ou en être les victimes.

Depuis longtemps, j’invite à choisir la première option. Il nous faut donc occuper le terrain là où l’ordinateur ne peut aller, dans les deux sens du mot "pouvoir". Techniquement une machine ne peut être créative et éthiquement une machine ne peut faire des choix de société. Cela se traduit pour nous par un double impératif : inventer et décider.

Un ordinateur ne sera jamais créatif

L’imagination est improgrammable. Par définition. La créativité est ce joyau nécessairement humain fait d’intuition, de curiosité, de doute, de questionnement, d’analogie ou encore d’étonnement, autant de démarches qui échappent à toute tentative de modélisation scientifique. S’il existait les règles de la créativité, ce ne serait plus de la créativité, mais simplement de l’innovation.

Quiconque cherche les lois des grandes trouvailles tombe nécessairement sur une impasse. Pour avoir beaucoup d’idées, faut-il avoir le confort ou l’inconfort ? Faut-il être seul ou en groupe ? Faut-il savoir beaucoup de choses ou bien être un ignorant ?

Toutes ces questions sont indécidables, les exemples et contre-exemples foisonnent. Souvenons-nous du sage qui disait "Si sur la route à un moment tu arrives à une fourche, prend s-la !"

Même le plus puissant des programmes ne peut sortir de lui-même, et c’est à la fois notre privilège et notre responsabilité de ne pas être programmés.

Un ordinateur ne sera jamais responsable

Ce qui nous amène au deuxième impératif : contrer le laisser-faire technologique et décider nous-même des principes d’une société juste dans un monde qui ne ressemble plus à celui dans lequel nous avons grandi. La philosophie est souvent regroupée autour de deux piliers principaux : l’art de penser et l’art de vivre. Et il est utile de les pratiquer dans cet ordre-là. Internet ou pas, plus que jamais il nous faut comprendre, inventer et décider. Et il y a du boulot !

Décidons pour commencer d’utiliser les mots adéquats. J’ai vu l’autre jour une publicité pour un parking "intelligent" ! Cela vous plairait qu’on dise de vous que vous êtes intelligent comme un parking ? De même quand on dit d’un frigo qu’il est intelligent parce qu’il fait "beeep" quand on oublie de fermer la porte, c’est mettre la barre de nos ambitions intellectuelles vraiment fort bas…

La regrettée France Gall chantait "Résiste !" C’est elle qui a raison, plus que jamais.

(1) : "Petite philosophie de la transformation digitale". Éditions Belles lettres. 2019