Une chronique d'Etienne de Callataÿ (*).

La crise du coronavirus exige des mesures économiques radicales d’aide aux victimes, mais il faut se montrer sélectif.

Le Covid-19 et les mesures prises pour en endiguer la propagation vont faire de nombreuses victimes économiques. Y a-t-il lieu, outre les mesures de portée générale comme l’assouplissement de la politique monétaire, de prendre des mesures spécifiques pour empêcher les faillites et pour soutenir des secteurs plus touchés ? Nous gagnerions à ce que la réponse soit nuancée, même si le réflexe éthique est de se montrer solidaires de tous ceux qui subissent un tel choc exogène.

Quelques exemples

Préserver l’économie ne veut pas dire maintenir à tout prix le tissu économique actuel. Prenons un exemple extrême, qui va poser question aux États-Unis : est-il indiqué que les recettes de l’impôt soient mobilisées pour sauver du dépôt de bilan des producteurs de gaz de schiste et autres énergies extrêmement polluantes ? Il serait absurde de sauver des entreprises dont l’activité est profondément nuisible.

Prenons un deuxième exemple. Le Covid-19 met à mal les entreprises de croisière qui font flotter dans la lagune de Venise et ailleurs ces immenses paquebots où, dans une grande promiscuité, s’entassent des milliers de personnes, et cela en consommant le carburant le plus polluant qui soit. Ici encore, utiliser de l’argent public pour renflouer de telles sociétés, ne serait-ce pas naviguer la quille en l’air ?

Prenons encore un troisième exemple, plus délicat car impliquant directement nos contrées, celui des compagnies aériennes. Alors que nous sommes dramatiquement en retard par rapport à nos engagements de la Cop21 à Paris et alors qu’il y a un consensus scientifique pour penser qu’il faut relever la fiscalité sur ce qui pollue à mesure de la pollution émise - la "taxe carbone" -, ne serait-il pas totalement schizophrène de voir le produit de nos impôts servir à voler au secours de compagnies aériennes ?

Les mesures à prendre

À côté de l’évidente prise en charge des dépenses de santé et d’incapacité de travail, nécessaire pour détecter la maladie et pour que le travailleur puisse s’absenter dès les premiers symptômes, l’indemnisation des victimes du virus doit être tournée vers les travailleurs, salariés et indépendants, qui subissent une perte majeure de revenu, en soignant la rapidité et la générosité du soutien, tout en le plafonnant. Il faut en outre envisager des mesures telles que la suspension du paiement d’impôts, de cotisations sociales, de charges d’emprunts bancaires, de factures d’électricité ou même, comme en France, de loyers professionnels. Et cela sans que cela fasse courir des intérêts de retard.

S’il importe d’intervenir avec détermination et large spectre pour les individus, il y a à se montrer sélectif pour l’aide aux entreprises. Bien sûr, les pouvoirs publics doivent prendre en charge dès le premier jour le coût des travailleurs absents et les banques publiques être généreuses dans l’octroi de crédit. Cependant, veiller à maintenir l’appareil productif ne justifie pas d’immuniser toutes les entreprises des effets du virus. Outre la préoccupation de durabilité illustrée ci-avant, c’est aussi une question de justice et d’efficacité. Pour la justice, il n’y a de légitimité à la rémunération du risque que s’il y a risque. Les hauts rendements dans les bonnes années exigent des pertes dans les mauvaises. Pour l’efficacité, il serait sain que le risque sanitaire d’une activité se reflète dans son coût du capital. Et n’ayons pas peur de tout changement. La faillite d’une compagnie aérienne ne fait pas se crasher ses avions mais seulement en changer les exploitants. Même si les économistes affectionnent la "destruction créatrice", et même si des historiens ont vanté les progrès sociétaux ayant suivi la Peste noire du XIVe siècle, nous ne nous réjouirons évidemment pas du drame actuel. L’État doit agir, mais il faut que la nécessaire action publique fasse sens.

(*) Université de Namur, etienne.decallatay@orcadia.eu