Une opinion de Sigrid Brisack pour Aidants Proches ASBL, d'Amandine Kodeck pour Infor-Homes Bruxelles ASBL, de Caroline Guffens pour Le Bien Vieillir ASBL et de Gaëlle Gallet pour Senoah ASBL.

Certaines structures sont plus exposées que d’autres à la tempête et à l’indisponibilité de ressources humaines et matérielles. Les plus démunis, les plus vulnérables des seniors et de leurs aidants, sont à l’abandon. N’avons-nous pas, collectivement, déjà banalisé des situations inacceptables ?

Jamais le secteur de l’accompagnement des personnes âgées - services à domicile et maisons de repos au sens large - n’a connu une telle crise, n’a dû encaisser et gérer un choc aussi soudain, violent, dramatique. Jamais ses ressources n’avaient, non plus, été aussi fragilisées par un détricotage progressif des soins de santé, une marchandisation du secteur des maisons de repos, une logique de rentabilité. Le peu de considération pour les métiers de l’accompagnement des personnes âgées (infirmières, aides-soignantes, aides-familiales, etc.), le manque de valorisation collective et sociétale du vieillissement contribuent à épuiser les équipes, à amenuiser le sens de leur travail et à ébranler le fondement de leur implication.

Inégalité entre acteurs

Cette crise sanitaire sans précédent met en lumière la grande hétérogénéité des acteurs du non-marchand, souvent cachée derrière des discours généralistes et sans nuance. Elle en exacerbe les inégalités. En effet, la situation n’est pas vécue, appréhendée, subie de la même manière dans toutes les institutions (maisons de repos et services d’aide à domicile), par tous les aînés et leurs aidants.

Lorsque le service fonctionnait humainement, dans le respect des uns et des autres, avec un projet institutionnel ancré dans des valeurs humanistes ; partagé, diffusé, appliqué, le bateau tient le cap. Il essuie la tempête, il souffre, mais la solidarité est présente, tous ceux qui le peuvent sont sur le pont, se serrent les coudes. L’indisponibilité du matériel n’est pas généralisée et certains services ont rapidement élaboré des procédures rigoureuses impliquant le personnel et les bénéficiaires ou résidents. Cependant, nous déplorons que certaines structures soient plus exposées que d’autres à la tempête ainsi qu’à l’indisponibilité des ressources humaines et matérielles pour y faire face.

Détection des autres affections

Sur le plan médical, l’importante complexification de l’accompagnement induite par la pandémie fait craindre l’absence de détection et peut-être de traitement d’autres affections chroniques ou aiguës impactant fréquemment un public âgé fragilisé (AVC, infection urinaire, diabète…). C’est aussi le cas dans l’accompagnement à domicile, où les professionnels, par demande des bénéficiaires, focalisation de l’aide envers les situations les plus critiques, peur de transmettre le virus aux plus vulnérables, ou par indisponibilité de personnel, sont (encore) légitimement moins présents.

Étant donné ce contexte sanitaire, la présence et le soutien des médecins traitants et/ou coordinateurs ainsi qu’une bonne collaboration avec le secteur hospitalier se révèlent indispensables. Il apparaît indéniable que sur le plan médical, la propagation, lourde de conséquences, du Covid-19 nécessite de repenser les prises en soins et les collaborations.

Confinement difficile

Au-delà de la crise sanitaire, c’est aussi une crise sociale, relationnelle et humaine qui s’impose à tous, personnes âgées, aidants proches et professionnels, questionnant valeurs éthiques et fondements. Cette déflagration pourrait être un tremplin pour repenser la manière sociétale dont nous accompagnons le vieillissement, comme soignants, comme aidants. Mais aussi la manière dont nous l’envisageons, comme société.

Si le confinement au sein du lieu de vie (dans les maisons de repos notamment) pose encore de nombreuses questions, personne n’en nie le bien-fondé. Cependant, nous pouvons reconnaître qu’il n’en est pas moins très difficile à vivre pour les seniors et leurs aidants. Le sentiment est que les plus démunis, les plus vulnérables sont à l’abandon, un sentiment clairement énoncé par de nombreux aînés très isolés à domicile, par plusieurs d’entre eux résidant en structure résidentielle et par leurs proches.

Professionnels et aidants débordés

Dans ce contexte, il apparaît indispensable de répondre au besoin de présence humaine chaleureuse et réconfortante dont le manque pourrait s’avérer pour certains aussi mortel que le Covid-19. Incompréhension de la situation, manque d’accès aux nouvelles technologies, peur pour soi et ses proches, sentiment d’abandon se cumulent, s’ajoutant chez certains à une fragilité psychique déjà bien présente. Il n’est pas nouveau ni que les professionnels comme les aidants soient débordés, ni que la solitude tue. Malgré cette spirale infernale, de nombreux professionnels font tout leur possible pour être présents sur tous les fronts, pour soigner et réconforter. Ils écoutent, prennent la main, mais sont déchirés entre leur éthique, leur déontologie, leur souci de l’humain, leur sécurité et celle de leurs proches !

Assurer la dignité de chacun

Exacerbée aujourd’hui, l’application de mesures de contention physique ou chimique, pour faire respecter les mesures de confinement à un public plus fragilisé, est également interpellante et impacte indéniablement la qualité de vie des personnes qui y sont contraintes. Heureusement, les équipes en place nous montrent que de nombreuses réflexions et mesures créatives sont pensées en interne pour éviter au maximum d’avoir à y recourir.

Comment assurer la dignité de chacun ? Dans ce contexte d’interdépendance accrue, à qui incombe la lourde tâche d’en être le garant ? Ne sommes-nous pas déjà allés trop loin ? N’avons-nous pas, collectivement, déjà banalisé des situations pourtant inacceptables ?

Ancrer dans l’humain et ses besoins

Qui que l’on soit, adulte âgé, aidant proche et professionnel, nous partageons un même besoin : celui d’être regardé comme un humain, toujours, même et surtout dans les pires moments. Notre définition de l’humanité ainsi que la notion de citoyenneté qui la caractérise nous rappellent la valeur de toute vie humaine, nous rappellent de ne jamais accepter l’indignité et de lutter contre l’inacceptable. Aucun humain ne devrait être mis devant le dilemme de devoir choisir entre deux vies à privilégier ou à sauver.

En tant qu’ASBL spécialisée dans l’accompagnement du vieillissement et/ou des proches nous entendons les peurs légitimes des travailleurs pour eux-mêmes et pour leurs proches, nous entendons les directeurs et équipes harassés et parfois déboussolés, nous entendons les familles inquiètes pour leurs proches, nous entendons les personnes âgées esseulées. Notre rôle a toujours été d’aider chaque partie prenante à prendre de la hauteur, à s’ancrer dans l’humain et ses besoins. Peut-être pas en première ligne, mais concernées, empathiques et soutenantes pour que cette crise ne fasse pas encore plus de victimes que celles que le Covid-19 ne manquera pas de faire. En tant qu’organes de vigilance, observatoires, nous relançons ces questions, dès maintenant, sur la manière dont le vieillissement, et les dépendances de manière générale, sont considérées et accompagnées dans notre société.

Chapô et intertitres sont de la rédaction