Sommes-nous encore des "vivants politiques"?
Aristote nous offre quelques enseignements pour comprendre ce qu'est une "cité" et quelles sont nos responsabilités de citoyens. Mais la campagne et les résultats de ce dimanche n'ont-ils pas témoigné d'une disparition des vertus politiques au sein de notre société ? Je veux croire que non.
- Publié le 29-05-2019 à 18h34
- Mis à jour le 29-05-2019 à 18h35

Une opinion de Laura Rizzerio, professeur de philosophie à l'UNamur.
Aristote nous offre quelques enseignements pour comprendre ce qu'est une "cité" et quelles sont nos responsabilités de citoyens. Mais la campagne et les résultats de ce dimanche n'ont-ils pas témoigné d'une disparition des vertus politiques au sein de notre société ? Je veux croire que non.La définition de l'homme comme zoon politikon - "vivant politique" - nous la devons à Aristote. Mais que signifie cette expression ?
Souvent, on lui attribue la signification suivant laquelle l'homme est un être qui vit en société. Cela n'est pas faux car, dans son traité Histoire des animaux, Aristote affirme que, si certains "vivants" adoptent un mode de vie isolé (sporadikon), d'autres, comme l'homme, la grue et la fourmi, s'organisent selon un mode politikon.
Le propre de l'homme
Est-ce cela pour autant le sens véritable de l'adjectif "politique" lorsqu'Aristote l'emploie pour définir l'homme ? Pas si sûr, car dans son traité Politiques, Aristote affine la définition par une précision de taille : l'homme est un "vivant politique" parce qu'il est doté de logos et que cette parole "existe - en lui - en vue de manifester l'avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l'injuste. Il n'y a en effet qu'une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres vivants : le fait que seuls les hommes aient la perception du bien, du mal, du juste, de l'injuste et des autres notions de ce genre."
La tâche du citoyen
En définissant l'homme comme "vivant politique", Aristote insiste donc moins sur la capacité de celui-ci à vivre en société que sur sa faculté d'attribuer à cette vie "collaborative" une orientation éthique. Certes, Aristote dénonce comme nuisible la tendance à l'isolement, car ceux qui vivent isolés deviennent des êtres sans loi et en état de conflit permanent avec leurs semblables. Mais il souligne que la spécificité des humains réside surtout dans leur capacité de parole. Et que celle-ci a la fonction, non seulement d'exprimer une peine ou de signaler un danger comme chez les autres vivants, mais aussi celle d'attribuer un sens aux actions en désignant l'utile, le juste et le bien.
On voit alors que la définition de zoon politikon assigne au vivant humain la responsabilité d'orienter tout ce qu'il entreprend - y compris la poursuite de ses intérêts - en vue du bien et du juste. Ni l'organisation d'une société en vue de la satisfaction des besoins élémentaires, ni le fait d'habiter un même lieu ou d'établir de règles de coopération politique ou commerciale n'identifient une "cité" pour Aristote. Celle-ci n'est véritablement constituée que lorsque l'union et la collaboration de ceux qui la composent - les humains - est établie en vue de la recherche du bien (commun) qui seul donne accès au bonheur (Politiques I, 2). C'est cela le zoon politikon pour Aristote, qui est aussi un citoyen.
Les trois enseignements
Si comparaison n'est pas raison parce que la situation de la cité au temps d'Aristote est bien différente de la nôtre, on peut cependant repérer dans les affirmations aristotéliciennes quelques enseignements pour nos responsabilités de "citoyens" aujourd'hui. J'en cite trois.
En premier lieu, que la recherche du bien et du juste avec autrui dans la "cité" n'est pas une option parmi d'autres, mais qu'elle constitue l'unique possibilité de devenir pleinement ce que nous sommes, des hommes accomplis.
En second lieu, que le fait de s'intéresser à la "cité" n'est pas réservé aux professionnels de la politique, mais doit être l'affaire de tous ceux qui sont des humains et veulent le rester.
Enfin que la "cité" existe non pas pour veiller aux intérêts privés d'un groupe ni même pour permettre à chacun de voir satisfaits ses besoins essentiels. Certes, manger, dormir, se loger, s'instruire, se soigner, pouvoir bénéficier de loisirs, sont des besoins primaires que la "cité" doit prendre en charge et satisfaire, mais telle n'est pas sa finalité. La "cité" a pour vocation de faire en sorte que la réponse à tous ces besoins puisse conduire à l'acquisition d'un bien qui est plus que la somme des intérêts cumulés. Par sa constitution, en effet, la "cité" doit être ce qui rend possible à tous, chacun à son niveau, de vivre une vie qui a du sens et qui peut s'épanouir.
Ce qu'est vraiment une vertu
Aristote montre que chacun peut réaliser cet idéal "politique" grâce à l'éducation et à la pratique de la vertu. C'est par la vertu qu'on peut ne plus mentir, ni tricher, ni se comporter injustement, ni se replier sur soi et vivre dans la convoitise du pouvoir, des honneurs ou de l'argent. Certes, "vertu" n'indique pas pour lui ce contenu étriqué et moralisateur que nous lui attribuons parfois aujourd'hui. La vertu est une attitude de vie qui devient l'habitude d'épouser, par un choix délibéré et mûri dans chaque situation, le désir du bien inscrit au plus profond de soi. Délivrée du politiquement correct, de toute forme de fondamentalisme ou de moralisme, l'attitude vertueuse est alors persévérante mais non violente ; capable d'indiquer ce qu'il est bien de choisir mais toujours dans le respect d'autrui ; déterminée à poursuivre l'objectif visé, mais libre par rapport au pouvoir de l'obtenir ; désintéressée par rapport à soi mais préoccupée du bien commun. En ce sens la vertu libère, apaise et, orientant tout au bien, donne un sens à chaque action.
La campagne électorale, en Belgique et partout en Europe, a été marquée par un certain découragement chez beaucoup de citoyens. Et le vote exprimé dimanche en est sans doute aussi une conséquence. Les débats entre candidats ont donné l'impression que les tensions entre partis, la défense des intérêts particuliers, la tentative de préserver le pouvoir à tout prix ont pris plus de place que la proposition des projets à envisager sur le long terme en vue du bien commun. Dans ce contexte, ne serions-nous pas tentés de penser que l'humain comme "vivant politique" s'est effacé ? Je veux croire que non. Quand je vois tant de citoyens se dévouer dans l'ombre pour le bien de tous jusqu'au don d'eux-mêmes ; quand je constate le travail acharné de tant de personnes - à tous les niveaux de responsabilités - qui suppléent par leur professionnalisme et leur vertu aux manquements du système de gouvernance et aux hésitations de ceux qui en ont la responsabilité ; quand je vois la générosité et la persévérance de jeunes - et moins jeunes - qui se battent pour la sauvegarde de la planète en donnant de leur personne afin de garantir la vie aux générations futures, je me dis que l'homme comme "vivant politique" est toujours bien présent dans notre "cité". Il revient à chacun de s'en convaincre et d'en suivre les traces en prenant ses responsabilités. Pour certains cela a commencé ce dimanche, pour tous - et pour ceux qui nous représentent au niveau politique en particulier - cela doit continuer bien au-delà des élections.
>>> Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Sommes-nous réellement des 'vivants politiques' ?"
