Peut-on dire qu'Erdogan est un dictateur?
- Publié le 30-05-2018 à 09h48
- Mis à jour le 30-05-2018 à 21h20
Après la Une de l'hebdo "Le Point" qualifiant le président turc Erdogan de "dictateur", des militants pro-Erdogan s'en sont pris aux affiches plaquées sur les kiosques. "Inacceptable. La liberté de la presse n'a pas de prix" , a tweeté Emmanuel Macron.
Oui pour Etienne Gernelle, directeur de l'hebdomadaire "Le Point".
Le contexte (guerre en Syrie, migrations…) ne saurait faire oublier les atteintes flagrantes à la liberté dont sont victimes juges, avocats, journalistes, universitaires ou écrivains turcs. Et une période brûlante ne justifie pas non plus le nettoyage ethnique !

Est-ce qu'on peut dire, aujourd'hui, sans ambiguïté, que Recep Tayyip Erdogan est un "dictateur" ?
Oui, ça me paraît évident. Dans la mesure où il ne respecte pas l'Etat de droit, qu'il fait emprisonner les juges et les avocats qui ne lui plaisent pas, plus une centaine de journalistes. Quand on ne respecte pas l'Etat de droit, on est un dictateur.
Quand bien même Recep Tayyip Erdogan a été élu démocratiquement ?
Il a été élu démocratiquement, certes. Mais on connaît tous l'Histoire : Hitler est arrivé au pouvoir de façon parfaitement démocratique. De toute évidence, Erdogan ne respecte pas les libertés publiques : donc c'est un dictateur.
Dans ce cas, pourquoi est-il si difficile de présenter Erdogan comme un "dictateur", en particulier pour la classe politique européenne ?
Il y a une certaine lâcheté des dirigeants européens et occidentaux, et ce, pour deux raisons. Un, le chantage qu'exerce Erdogan vis-à-vis de l'Europe sur la question des réfugiés - il en a des millions sur son territoire. Et que dit-il là-dessus ? "Si vous m'embêtez, je les pousse sur les routes." Comme les Européens sont tétanisés par cette idée, de même que par la montée supplémentaire de l'extrême droite que cela pourrait provoquer, on négocie avec la Turquie.
Le deuxième problème, et qui a pesé pendant la guerre en Syrie contre l'Etat islamique, c'est la base de l'Otan d' Incirlik , qui est très importante pour les Américains. De toute évidence, ça les embête beaucoup de se fâcher avec Erdogan.
Le fait que la Turquie soit membre de l'Otan empêche-t-il les dirigeants occidentaux de s'exprimer franchement sur le sujet ?
Effectivement, l'Otan n'est pas désireuse de se séparer d'un de ses membres : plus elle compte de membres, plus l'alliance est importante. Cela ne résout pas la question : "Est-ce qu'on trouve normal d'être relié par des accords de défense automatiques ( article 5 du traité de l'Atlantique Nord ), avec un pays qui devient une dictature ? Un pays qui pratique le nettoyage ethnique à Afrine , en Syrie ?" Car c'est extrêmement clair : là-bas, les Turcs sont intervenus pour évacuer les Kurdes afin de les remplacer par d'autres populations venues de Syrie, de manière à supprimer cette entité qui les gêne. Je trouve cela inouï que les démocraties occidentales ferment les yeux, ou l'aient fait pendant si longtemps. Je rappelle que la Turquie est encore officiellement candidate à l'entrée dans l'Union européenne. Alors qu'on sait que ça ne se fera pas. Il y a une hypocrisie des deux côtés.
Quand on évoque la Turquie, le monde politique, mais aussi les médias, parlent de "démocrature" . Il y a donc bien un problème avec le terme "dictature", non ?
Moi je trouve qu'il n'est pas difficile de dire "dictature", car c'est la réalité. Regardons les choses posément, et en face : nous avons affaire à un régime qui nie le génocide arménien, pourtant avéré et reconnu par tous les historiens sérieux. Qui désigne les Kurdes à la vindicte de manière permanente. Qui pratique le nettoyage ethnique à Afrine. Alors on peut fermer les yeux, dire que ce n'est pas bien, que bon, après tout…
L'un des arguments des pro-Erdogan consiste justement à invoquer la période actuelle. Laquelle, avec le conflit syrien et la question des migrants, est loin d'être apaisée. Est-ce une explication ?
Ce n'est pas parce que la période est brûlante qu'on a le droit de faire du nettoyage ethnique. Rien ne l'excuse, ni ne le justifie. Rien.
Le président français Emmanuel Macron a pris la défense du "Point", sans pour autant nommer explicitement le régime d'Erdogan. Comment l'entendez-vous ?
Le contenu du tweet était très intéressant, et pas tellement pour le soutien au "Point" : Macron parle d'"ennemis de la liberté". Mais que fait Erdogan ? C'est quelqu'un qui a diminué très fortement les libertés dans son pays et qui, en plus, cherche à exporter sa censure en France. Dans un meeting, il a soutenu les gens qui ont enlevé les affiches. C'est quand même stupéfiant qu'un chef d'Etat approuve officiellement et publiquement une attaque à la liberté d'expression en France.
Entretien : Clément Boileau
Non pour Selcuk Demir, avocat, président de l'Alliance des juristes franco-turcs.
La liberté d'expression s'arrête là où commence l'injure ou la diffamation. Comment peut-on porter des accusations aussi graves sans donner la parole aux institutions ciblées ? Les situations dépeintes par certains médias occidentaux n'existent pas.

Le magazine français "Le Point" affirme en Une qu'Erdogan est un dictateur. Et vous, qu'en pensez-vous ?
La liberté d'expression existe en France. A ce titre, un hebdomadaire a la possibilité de donner son opinion concernant un pays étranger. Sauf que la liberté d'expression s'arrête là où commence l'injure ou la diffamation, ce qui est le cas des propos avancés par ce média. Ce qui est choquant, c'est de porter des accusations aussi graves au mépris total de la déontologie journalistique. Les articles sont totalement à charge et ne permettent pas aux institutions ciblées de s'exprimer pour donner leur version des faits. Cette façon de procéder est regrettable et a provoqué la colère de quelques personnes frustrées par cette charge unilatérale. Vous pouvez soutenir des thèses comme la Turquie est une démocratie imparfaite ou qu'elle se dirige vers une sorte d'autoritarisme. Vous pouvez, mais donnez au moins la parole à ceux qui ne le pensent pas.
Opposants, enseignants, juges, fonctionnaires, journalistes emprisonnés ou mis au ban, mise en place d'un Etat policier, médias muselés, partis politiques interdits… : si le régime d'Erdogan n'est pas une dictature, comment le qualifier ?
Une dictature est un régime dans lequel le pouvoir politique est absolu et n'est pas contrôlé. Or, le 24 juin prochain, le président Erdogan remet son mandat entre les mains du peuple turc qui peut décider d'y mettre fin. Cela montre bien que la Turquie n'est pas une dictature. Nombre d'observateurs de la Turquie sont peu enclins à y aller et ne suivent pas l'actualité quotidienne de ce pays. Ils pourraient constater que les partis d'opposition peuvent s'exprimer lors de meetings ou d'émissions TV tous les soirs. En face d'Erdogan, six candidats d'opposition se présentent, dont certains se sont associés pour faire tomber le Président. Muharrem Incen, le candidat du Parti républicain du peuple (CHP), principale formation d'opposition, tient ses meetings chaque jour. Des critiques extrêmement dures à l'encontre du président Erdogan sont avancées chaque jour dans les journaux, dans les meetings, sur les écrans. Bref, les situations dépeintes par certains médias occidentaux n'existent pas. Actuellement, la situation est tendue à cause d'actions de groupes terroristes sur fond du conflit syrien. Et oui le pouvoir judiciaire doit s'organiser pour y faire face. Vu d'ici, ses actes peuvent poser questions. Mais laissez-le s'expliquer.
Un journaliste turc à Istanbul peut-il écrire sans crainte qu'Erdogan est un dictateur ?
Ils le font régulièrement sans être inquiétés. Dans une émission TV voici quelques jours, le président du CHP l'a aussi largement répété. Maintenant il est vrai qu'une centaine de journalistes sont en prison en Turquie. Pourquoi ? Parce qu'en 2002, l'arrivée au pouvoir du président Erdogan s'est accompagnée d'une libéralisation de la parole et de la possibilité pour la société civile d'enfin s'exprimer. Une série d'organisations terroristes comme le PKK notamment ont alors monté des vitrines journalistiques (journaux et TV) pour s'exprimer mais surtout pour diffuser leur propagande. Faire de la propagande terroriste tombe sous le coup de la loi et est bien évidemment réprimé, partout. Daech peut-il s'exprimer dans les médias ou tenir un journal en Belgique ? Non. Ces gens qui se disaient journalistes ont été en prison. Deuxième point. La Turquie a connu une tentative de coup d'Etat le 15 juillet 2016 menée par un groupe religieux, le mouvement Gülen. Ce groupe possédait le premier journal, "Zaman", en termes de tirage. La fermeture de ce journal et l'interpellation de plusieurs journalistes attachés sont des décisions que le pouvoir judiciaire a dû prendre pour préserver notre régime démocratiquement élu.
Erdogan a accusé Angela Merkel de pratiquer des "méthodes fascistes et nazies" ? Qu'en pensez-vous ?
Les Turcs de l'étranger peuvent voter. L'an dernier, dans le cadre du référendum sur la réforme constitutionnelle, l'Allemagne a interdit les meetings de l'AKP au pouvoir mais a accepté ceux des partis opposants. Cela a provoqué la colère du président Erdogan et ces mots qui peuvent paraître, en effet, disproportionnés. De nouveau, les opposants reçoivent la parole mais pas les militants AKP. Ecoutons-les un peu et les tensions baisseront.
Entretien : Thierry Boutte