Faut-il supprimer les bulletins scolaires?
- Publié le 07-06-2018 à 09h35
- Mis à jour le 07-06-2018 à 10h19

La place de la citoyenneté à l'école est en construction. Des initiatives originales voient le jour et vont parfois jusqu'à faire disparaître les bulletins. Le rêve, diront certains, à l'approche des évaluations finales ! Faut-il donc supprimer les bulletins?
Oui pour Bénédicte Gérard, coordinatrice à l'école démocratique de Gembloux.
Les bulletins réveillent la compétition entre les élèves. Il en est de même pour les évaluations dans leur ensemble. Dans notre école, chaque enfant a un référent qu'il rencontre toutes les deux semaines et qui le guide s'il fait face à des difficultés d'apprentissage.
Pourquoi avoir créé une école sans bulletin ?
A l'école démocratique de Gembloux, nous pensons que les évaluations mettent les enfants en compétition. Notre but est de supprimer cet aspect et de favoriser une ambiance collective participative où les élèves peuvent tous travailler ensemble, pour le groupe. Avec les bulletins d'évaluation, les enfants comparent sans cesse leurs résultats. Ils vont en venir à la conclusion qu'un tel est "plus fort" qu'une telle. L'évaluation est certes utile pour savoir où l'on se trouve dans l'apprentissage mais être évalué en permanence et recevoir des bulletins tout au long de l'année, nous n'en voyons pas l'intérêt. Le message que font passer ces évaluations est que les enfants doivent tous apprendre la même chose au même moment.
Sans bulletin, ils vont tous à leur rythme. On les prend comme ils sont et ils avancent sur des chemins différents, c'est-à-dire qu'ils vont tous être en apprentissage mais sur des thèmes différents et à des moments différents.
Comment savoir si l'enfant a un retard à rattraper s'il n'est pas évalué ?
Notre rôle est de guider l'enfant. Généralement, quand il recontre une difficulté, il va l'exprimer lui-même. On va ensuite discuter avec lui afin de savoir de quoi il a besoin pour lever cette difficulté. A-t-il besoin d'apprendre par le jeu ou d'avoir un suivi plus personnalisé ? Ou peut-être a-t-il besoin d'une approche différente. Les enfants ont également un référent. Toutes les deux semaines, ils se rencontrent pour un suivi individuel. Le référent pourra déterminer les points forts et les points faibles de l'enfant mais aussi déterminer sur quelles compétences il pourrait s'appuyer pour améliorer ses lacunes.
A l'école démocratique, il n'y a pas de cours en tant que tel. Les élèves reçoivent des propositions d'ateliers ou travaillent sur des projets formels ou informels, c'est-à-dire en lien avec des matières spécifiques ou pas. Ils ont toujours des accompagnants (NdlR : comprendre des professeurs) pour les guider et, si besoin, pour les motiver.
L'école est ouverte aux enfants de 3 à 18 ans. Ils sont tous ensemble, mélangés, sauf lors des ateliers du matin, de 10 h à midi, où ils sont regroupés par tranche d'âge.
Les enfants reçoivent-ils des devoirs à faire à la maison ?
Non, il n'y en a pas. En revanche, certains élèves qui se lancent dans un projet durant la journée sont tellement motivés qu'ils continuent quand ils sont chez eux. Il y en a par exemple qui créent chez eux des affiches sur le loup ou sur les chats.
Le suivi de la part des professeurs est, dès lors, très personnalisé, non ?
Oui et non. L'objectif est aussi de mettre les élèves en autonomie afin qu'ils puissent choisir ce qu'ils ont envie d'apprendre et s'autocorriger dans certains cas. Notre école est privée et nos élèves sont inscrits en école à domicile. Ils passent donc quand même le jury extérieur tous les deux ans. Ces évaluations sont obligatoires.
Ensuite, il y a le CEB en fin de sixième primaire, puis le CE1D. En quatrième, ils ont le CE2D et en fin de rhéto le CESS mais c'est à eux de déterminer qu'ils ont envie de passer ces deux dernières évaluations. En effet, l'instruction est obligatoire jusqu'à 18 ans mais pas l'école. Le CE2D et le CESS ne sont pas obligatoires et, pourtant, nos élèves s'y préparent et les passent. Cela leur permet tout de même d'avoir un papier qui affirme qu'ils ont acquis les compétences requises.
Quels sont les résultats obtenus par vos élèves lors de ces évaluations extérieures ?
On n'a pas encore eu énormément de retours car l'école a ouvert il y a moins de deux ans. Pour les 8 à 10 ans, nous savons que cela s'est très bien passé.
Pour les évaluations du CE2D, il faut savoir que les adolescents que nous avons eus l'année dernière sont issus du système traditionnel. Il leur faut un temps d'adaptation car c'est la première fois qu'ils fonctionnent en autonomie.
Entretien : Louise Vanderkelen
Non pour Joëlle Denis, enseignante, ex-directrice de l'école "Ma campagne" (Ixelles), aujourd'hui pensionnée.
Les élèves doivent être évalués, mais le bulletin doit laisser une très large place à l'appréciation. Si celle-ci est fine, même en cas d'échec, cela rassure l'élève comme ses parents. Au-delà des points, les enfants doivent surtout être encouragés à progresser.
Quand commence-t-on a évaluer les apprentissages, en particulier chez les enfants ?
Dès la troisième maternelle, on commence déjà à leur donner des petits défis, et ils ont une appréciation : soit ils peuvent se mettre une gommette avec un grand sourire ou pas un grand sourire, et quand ils ont réussi ils peuvent passer à l'épreuve suivante. Mais c'est très différent des évaluations qu'il y a en primaire, et qui stressent surtout beaucoup les parents. Alors qu'il n'y a rien de changé, même s'il y a des points.
Dans un bulletin, quels sont les meilleurs outils pour mesurer le chemin parcouru ?
Les points ne sont pas essentiels : ce qui l'est, c'est l'appréciation. Il faut que l'enfant ne soit jamais découragé; car si c'est le cas, on part dans la pente descendante et il est très difficile à rattraper. Mais un enfant qui a 4 sur 10, et que l'on encourage, à qui l'on dit qu'il peut faire mieux, la prochaine fois cela ira mieux, et plus tard de mieux en mieux. Ce ne sont pas les points qui ont de l'importance, mais l'évaluation - et pas seulement des connaissances.
Comment encadriez-vous le stress que peut générer un bulletin, que ce soit les points mais aussi les appréciations ?
D'abord, il faut dédramatiser les évaluations auprès des enfants. Il est même arrivé que des professeurs ne disent même pas que c'est une évaluation. Mais une fois qu'ils ont grandi, en 4e, 5e primaire, on commence à leur dire qu'ils doivent revoir certaines parties du savoir - ce que l'on ne fait pas avant, en 1re, 2e, et 3e primaire. On essaie surtout d'éviter tout stress : car malgré tout, en fin de 6e on a ce fameux CEB dont tous les parents entendent parler.
L'important, c'est qu'au fil de leurs six années primaires, les enfants se rendent compte à la fois de ce qu'ils savent, mais aussi de là où ils ont des difficultés. Comme ça, ils sont au courant quant à ce qu'ils savent, et peuvent revoir ou approfondir le reste pour progresser. Il s'agit qu'ils gardent l'envie du progrès. Quant aux parents, on essaie de relativiser avec eux ces évaluations.
Les conseils de classes servent également à voir comment aider les enfants qui échouent tout à fait, et à relayer auprès des parents ce qu'il faut améliorer. Il faut se mettre dans l'optique d'une continuité pour le progrès.
Est-ce qu'aujourd'hui le bulletin et, en particulier, les points ont une utilité ?
Les avis sont très partagés, au sein même des professeurs - je dirais que c'est du 50/50. Mais les parents, eux, tiennent aux points. En soi, en tant que professeur, on sait coter les élèves sans points, du moins en primaire. Ce sont des connaissances ancrées, et on sait d'avance ce qu'ils peuvent réussir ou pas. Donc dans le bulletin, il faut laisser une énorme place à l'appréciation. Car un 6/10 pour l'un, ça va être fantastique, pour un autre, c'est : "Qu'est-ce que t'as foutu ?"
Pour résumer, diriez-vous que l'appréciation sert autant aux enseignants - pour affiner leurs enseignements - qu'aux parents, pour expliciter les points forts et les points faibles ?
Exactement. Ce mot que l'on met dans les bulletins, ça demande une certaine formation car il doit être juste : pas seulement "bien" ou "pas bien". Il faut vraiment que, dans ce mot, on sache ce que l'enfant a fait de bien et ce dans quoi il doit s'améliorer. Mais c'est une formation pointue, même pour les enseignants. Après, il y en a qui le font magnifiquement et c'est, je crois, vers cela que l'on va dans beaucoup d'écoles.
Quelles sont les limites du bulletin, y compris des appréciations que l'on peut y lire ?
Les difficultés sont plus nombreuses avec les jeunes professeurs qui ont besoin d'assurer leur autorité, et qui le font via des points ou des remarques qui ne visent pas toujours à faire progresser l'enfant. L'autorité s'acquiert par le respect des élèves; celui-ci est alors presque toujours réciproque. J'ai commencé à travailler il y a 42 ans, et les enfants n'étaient pas plus faciles qu'aujourd'hui. Je suis convaincue qu'avec les bons encouragements dans le bulletin, on est gagnant.
Entretien : Clément Boileau
Côté enseignants
D'autres formes d'évaluation
Pour le syndicat d'enseignants "Appel", il est essentiel d'évaluer les progrès des élèves, au moyen d'un bulletin… ou non. "Le bulletin est un moyen de communication, mais l'essentiel, c'est l'évaluation, car elle fait partie de l'apprentissage" , explicite Marc Mansis, secrétaire général d'Appel. Un bulletin qui pourrait prendre d'autres formes : "Cela pourrait être une réunion de parents pour faire le point sur les apprentissages, un cahier d'apprentissage dans lequel on ferait état des progrès ou des difficultés…" Objectif : "Eviter le côté stigmatisant du bulletin."