Doit-on rééditer "Mein Kampf"?
- Publié le 02-10-2018 à 12h42
- Mis à jour le 05-10-2018 à 12h19
Quinze mille exemplaires de la nouvelle version critique du pamphlet d'Adolf Hitler ont été vendus en trois semaines aux Pays-Bas et 3 000 en Flandre ! Pourquoi rééditer une version critique de Mein Kampf ? L'argument se veut pédagogique. Mais ce succès interpelle.
Oui pour Pieter Lagrou, professeur d'histoire contemporaine à l'ULB, coauteur du livre "Papy était-il un nazi ?"
Cette réédition critique de "Mein Kampf" est une excellente initiative. Maintenant que le livre est accessible au public, les lecteurs vont vite se rendre compte qu'il est médiocre. L'appareil critique réalisé par la communauté scientifique est l'atout majeur de cette réédition.

Que pensez-vous de la réédition de "Mein Kampf" ?
Je pense que c'est une excellente initiative. Cette version en néerlandais est tout à fait sérieuse, scientifique, et est bien reçue dans le milieu académique.
Mein Kampf n'a pas été réédité entre 1945 et 2016 car les Alliés avaient saisi tous les biens et tous les droits d'Adolf Hitler, y compris sa propriété intellectuelle, pour les céder à l'État de Bavière qui avait décidé de ne jamais autoriser de telles rééditions. En janvier 2016, Mein Kampf est tombé dans le domaine public et n'importe qui pouvait dès lors le rééditer sans autorisation. La communauté scientifique devait donc s'emparer de ce dossier pour éviter que des éditions farfelues voient le jour et diffusent des documents non authentiques ou des interprétations problématiques. Si la communauté scientifique ne le faisait pas, d'autres instances auraient peut-être réédité le livre dans un but commercial, politique ou idéologique.
La réédition en néerlandais connaît un grand succès aux Pays-Bas et en Flandre. Cela vous étonne-t-il ?
En tant qu'historien, on peut s'en plaindre : pourquoi les gens ne lisent-ils pas plutôt les ouvrages que nous, historiens, écrivons ? Mais ce succès s'explique bien évidemment par la fascination.
Maintenant que ce livre est accessible, les gens vont vite se rendre compte que c'est un ouvrage extrêmement médiocre et décousu. Je souhaite bien du courage à ceux qui comptent le lire. Sur les 3 000 exemplaires vendus en Flandre en trois semaines, je parierais qu'il n'y aura pas cent lecteurs qui liront l'intégralité du texte. Je pense que même chez les gens dangereux de Schild en Vrienden, aucun n'a lu Mein Kampf . S'ils l'achètent, c'est par esprit de provocation.
Pour vous, ce livre n'est donc pas un outil dangereux ?
Il peut toujours le devenir. Mais je préfère que les gens achètent ce livre dans une édition critique (NdlR : commentée scientifiquement), plutôt que de se mettre à rechercher "Mein Kampf" sur Internet et tomber, du coup, sur des sites néonazis qui utiliseront la curiosité des internautes pour les dévier vers quelque chose de plus dangereux.
Ce livre devrait-il également être réédité en français ?
Absolument. Le grand défi de cette édition sera la traduction. En effet, ce qui frappe dans Mein Kampf , c'est la maîtrise bizarre de la langue écrite par Adolf Hitler. Les tournures de phrases sont spéciales, on y trouve des sauts assez incompréhensibles. Le défi de la traduction est complexe car il ne faut pas lisser le texte pour le rendre parfaitement cohérent. Ce serait trahir l'original. Il faut rendre au mieux cet aspect rocailleux, incohérent et bizarre de l'original. Pour la version française, les éditeurs se demandent donc comment empêcher de trop bien traduire Adolf Hitler pour ne pas lui donner un statut plus intelligent que ce qu'il était véritablement.
Entretien : Louise Vanderkelen
Un succès en librairie
Une traduction néerlandaise du manifeste d'Adolf Hitler Mein Kampf est disponible depuis le 5 septembre en librairie. Tombé dans le domaine public en 2016, le livre a depuis été réédité par la maison d'édition Prometheus sous le titre de Mijn Strijd .
Chacun des 27 chapitres de l'ouvrage est précédé par un commentaire scientifique de l'historien néerlandais Willem Melching. Ces explications visent à éclairer le lecteur. "Dans notre réédition, Mein Kampf est non seulement replacé dans un contexte historique, mais il est aussi annoté de manière à réfuter les mythes et mensonges relatés" , a annoncé la maison d'édition.
La réédition du livre fait débat mais trouve plusieurs soutiens. Notamment celui de Michael Freilich, rédacteur en chef du mensuel Joods Actueel . " Mein Kampf est disponible sur Internet. Toute personne, soit-elle animée de mauvaises intentions, peut le télécharger facilement. La plus-value de cette version réside dans sa capacité à affaiblir les mensonges et théories complotistes véhiculées ", a-t-il annoncé sur les ondes de Radio 1.
Depuis sa sortie, le livre fait un carton en librairie. Après trois semaines, pas moins de 15 000 exemplaires avaient déjà été vendus aux Pays-Bas et 3 000 en Flandre, a révélé la RTBF sur son site web. Il s'agit de la meilleure vente de la rentrée dans la catégorie "non-fiction".
Non pour Annette Wieviorka, historienne française, directrice hre de recherche au CNRS
Je doute que les milliers d'acquéreurs de "Mein Kampf" en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Flandre ont acheté les rééditions pour les notes critiques. Ce livre est un symbole, le marché est immense et rentable. Je regrette cet opportunisme à nourrir l'extrême droite.

Sorti le 5 septembre, une nouvelle traduction en néerlandais de "Mein Kampf" d'Adolf Hitler est en tête des ventes dans les librairies de Flandre et des Pays-Bas. Il s'agit d'une version contextualisée par l'historien Willem Melching avec des textes explicatifs et critiques. Que pensez-vous de la démarche ?
Depuis la réédition allemande, en 2016, de Mein Kampf - une version critique impeccable, selon mes collègues, mais chère et volumineuse - on constate un véritable engouement pour ce livre. 85 000 exemplaires ont été vendus en Allemagne. J'entends qu'au 25 septembre plus de 15 000 exemplaires l'ont été aux Pays-Bas et 3 000 en Flandre et ce, depuis le 5 septembre. Je ne peux pas croire que ces milliers d'acquéreurs l'ont acheté pour découvrir les notes critiques. Aujourd'hui, l'extrême droite antisémite est en droite filiation avec les extrêmes des années 1930 et de la guerre 1940-1945 mais se conjugue aussi avec un antisémitisme porté par un islam radical. Apparemment, il est opportun pour des éditeurs de republier ce livre puisqu'il existe un immense marché qui correspond à un éloignement du temps de la Seconde Guerre mondiale et à une grande appétence de certains de nos contemporains pour ce type d'écrit.
Ces rééditions sont-elles opportunes ?
Je regrette vivement cet opportunisme à nourrir ces extrêmes droites. Dans le débat en France, en 2015, un des arguments de mes collègues historiens en faveur de la réédition était d'affirmer que Mein Kampf ne pouvait plus avoir d'effet sur le présent. Or, depuis 2016, on a vu renaître en Allemagne cette extrême droite aux références nazies. Dire que cette littérature du passé ne peut plus nourrir le présent est une erreur. Tout un courant de la population lit de façon bienveillante ces écrits, que ce soit Mein Kampf ou les pamphlets antisémites de Céline.
L'argument premier de ces republications est pédagogique, dans le sens où ces versions commentées invitent à la réflexion et à la prise de distance.
On dit faire confiance à l'intelligence du lecteur sans voir que les lecteurs ne cherchent pas à être intelligents, mais plutôt à conforter des prises de position. On confond le domaine de la rationalité, de la réflexion et le domaine de la passion qu'est notamment l'antisémitisme. Non, on invite plutôt une partie de la population à trouver ce qu'elle cherche aujourd'hui, à savoir des théories complotistes, l'antisémitisme, le racisme, la haine de la démocratie et des intellectuels. À ce titre, tous ces appareils critiques sont presque contre-productifs vu que ce type de lecteurs va se détourner des commentaires des historiens et universitaires pour vouloir se faire seul son idée.
Le texte étant tellement décousu et complexe à suivre, ce ne seraient pas de jeunes militants mais des personnes férues d'histoire et de savoirs qui l'achèteraient.
On ne peut pas exclure que ce livre, même commenté, soit un livre culte et non un livre destiné à être lu. Des gens souhaitent l'acquérir pour ce qu'il représente, pour sa valeur symbolique.
N'est-il pas préférable de proposer une version papier avec des commentaires d'universitaires plutôt de laisser les gens découvrir sur des sites Internet fantaisistes ou extrémistes des versions de "Mein Kampf" réduites, tronquées ou manipulées ?
C'est un argument spécieux. Il existe sur Internet de nombreux sites pornos ou pédophiles. Pourquoi ne devrait-on pas les libéraliser et les présenter au grand jour avec un commentaire ? Maintenant, je ne vois pas comment on pourrait interdire légalement la réédition. Intellectuellement aussi, on ne peut pas empêcher l'accès à un texte qui a eu un si grand impact historique. À des étudiants qui me demandaient s'il fallait le lire, je disais évidemment "oui". Il n'est pas question de faire comme si ce texte n'avait pas existé. Mais ce qu'il faut interroger, c'est l'appétence aujourd'hui à publier ce genre de textes qui se vendent très bien - et qui rapportent donc pas mal de sous - et l'hypocrisie à mettre en avant que ces textes ont aujourd'hui une valeur éducative.
Entretien : Thierry Boutte
Une version française critique en 2020
En Allemagne , en janvier 2016, à l'occasion de la cessation du copyright de l'ouvrage, soit septante ans après la mort de son auteur, l'Institut für Zeitgeschichte de Munich a publié la première édition critique complète - avec 4 000 notes de bas de pages- de Mein Kampf .
Une version française critique, fruit d'un travail collectif piloté par l'historien Florent Brayard, devrait sortir en 2020 aux éditions Fayard.