Peggy Sastre, journaliste et essayiste : "Notre époque est celle d'un alarmisme des petites nuisances"
"Aujourd'hui, l'air du temps n'en a pas terminé avec le catastrophisme" , explique Peggy Sastre en préambule de son ouvrage La Haine orpheline. Et s'inquiète : "Nous en venons, à l'instar de notre système immunitaire qui se grignote lui-même sous l'effet d'un environnement aseptisé, à nous créer artificiellement une adversité pour alimenter nos défenses naturelles comportementales, lentement et laborieusement façonnées au fil des millions d'années de haute lutte qu'auront livrée nos gènes pour se perpétuer." L'auteure émet une hypothèse, forcément provocatrice, qu'elle développe tout au long de son raisonnement : et si notre environnement avait changé trop vite pour notre esprit, "calibré durant des centaines de milliers d'années pour fonctionner dans un état de stress et de conflictualité permanent " ?
- Publié le 04-08-2020 à 09h19
- Mis à jour le 04-08-2020 à 10h53

"La Haine orpheline" se veut une lecture clinique des colères de notre époque. Pour ce faire, vous chaussez des lunettes "darwiniennes". Que permettent de voir ces lunettes que l'on ne verrait pas autrement ?
En passer par une lecture darwinienne - ou tout simplement biologique, vu que la théorie de l'évolution est désormais le socle unificateur de la biologie - permet de se focaliser sur les causes distales ou ultimes de nos comportements, là où les sciences humaines classiques s'attachent à leurs causes proximales ou immédiates. Les causes distales concernent la structure adaptative de nos organismes et répondent à la question de savoir pourquoi nos comportements sont devenus ce qu'ils sont.
En dépit des colères apparentes de l'époque, dites-vous, les humains n'ont jamais vécu des temps aussi pacifiés qu'aujourd'hui. Or le conflit fait partie intégrante de notre évolution, jusque dans notre génétique. Est-ce à dire que les colères actuelles (Me Too, Black Lives Matter, Extinction Rebellion, voire les gilets jaunes en France…), sont, dans une certaine mesure, factices ?
Je ne dirais pas factices, vu que la colère est sincère pour la très grande majorité des gens qui la ressentent. Mais il y a effectivement un phénomène de colère en roue libre qui m'interpelle. Sur le modèle du "narcissisme des petites différences" qui fait se détester des gens qui se ressemblent énormément, je pense que notre époque est celle d'un alarmisme des petites nuisances. Nous avons peut-être l'impression que les périls se suivent, se répètent et empirent, mais c'est surtout parce que nous ne cessons d'élargir la définition du périlleux et transformons en catastrophique ce qui était anodin voici encore peu. Justement, parce que les progrès ont été spectaculaires ces trois derniers siècles.
Vous notez un paradoxe : à mesure que notre monde "s'aseptise", notre propension à la haine, au conflit, au tribalisme, ne nous quitte pas pour autant. Si l'on adopte une perspective purement "darwiniste", comme vous le faites, qu'est-ce que cela signifie exactement ?
Qu'il est possible de prendre conscience de ses archaïsmes et de les mettre à distance. Jerry Barkow, l'un des fondateurs de la psychologie évolutionnaire, ne cesse de répéter que la biologie n'est un destin que si nous l'ignorons. Dans un même ordre d'idée, Frans de Waal et E.O. Wilson disent que l'évolution nous tient en laisse, mais que la bride est d'autant plus courte que nous n'en avons pas conscience. Comprendre qu'une grande partie de nos comportements ont été façonnés pour nous permettre de survivre dans des environnements qui n'existent plus est un outil de dédramatisation, de désescalade et, en fin de compte, d'apaisement des conflits.
D'une certaine manière, vous vous inscrivez en faux contre "l'anthropodéni", soit la négation des similitudes entre les humains et les animaux. Quels exemples actuels et concrets d'anthropodéni pouvez-vous citer pour expliciter ce constat ? Quelles en sont les conséquences ?
Je reprends la formule de Frans de Waal, qui définit l'anthropodéni comme "une cécité volontaire devant les traits des animaux ayant des caractéristiques humaines, et devant ceux de nos traits ayant des caractéristiques animales". C'est aussi, plus largement, l'ignorance voire la négation de notre héritage commun avec tout le vivant. Par exemple, il y a peut-être environ 500 millions d'années qui nous séparent des lignées d'arthropodes ayant donné les insectes modernes, mais nos substances neurochimiques restent à peu près identiques aux leurs. Ce qui fait que nos cerveaux sont vulnérables aux drogues psychoactives, à la base dérivées des neurotoxines sécrétées par les végétaux pour se protéger des insectes. Ne pas croire à cet héritage ou penser qu'il est négligeable pour comprendre nos comportements relève non seulement d'une pensée religieuse - l'humain serait une exception dans la création - mais cela nous prive de bien des outils permettant d'atténuer voire de supprimer ce qui nous semble aujourd'hui poser problème.
Peut-on dire que la "réalité biologique" est aujourd'hui absente du débat public, qu'il s'agisse de sexualité, de rapports sociaux, voire d'économie ?
C'est ce que je pense et déplore. Par exemple, l'écologie devrait à mon sens changer de nom car il n'y a rien de moins écologique que ces discours qui diabolisent l'humain, qui en font un étranger à la nature, divinisée avec son grand N. Ce sont des pensées fixistes, muséales, profondément religieuses et ascientifiques comme ce qu'on voit avec les initiatives visant à "renaturer" les milieux à coups de tractopelles et de plantations d'espèces "autochtones" censées combattre les "invasives". C'est une autre variation du péché originel, comme la panique climatique est une autre version de l'Apocalypse : la Terre a connu des dizaines de variations de son climat depuis qu'elle existe. Certaines espèces s'y sont adaptées, d'autres pas, mais croire que le réchauffement anthropique sera plus catastrophique pour le vivant que, par exemple, l'ère glaciaire générée il y a 66 millions d'années par la grande "extinction du Crétacé-Paléogène" (le fameux astéroïde tueur de dinosaures) relève d'une arrogance caractéristique des singes peureux que nous sommes.
Vous utilisez l'évolutionnisme darwinien pour purger votre réflexion d'éventuels biais cognitifs. Mais analyser les soubresauts des rapports humains à travers ce seul prisme n'est-il pas… un biais cognitif en soi ? En d'autres termes : pensez-vous être aussi détachée que vous le dites ?
Notre cerveau n'a pas évolué pour nous donner une bonne image - une image véridique - de la réalité, et encore moins de nous-mêmes. Donc oui, comme tout le monde, je ne suis pas une machine à mesurer objectivement l'univers et ma personne. Par contre, je ne pense pas qu'une lecture biologique des comportements humains soit un biais cognitif. C'est un angle de recherche qui n'est évidemment pas à considérer comme exhaustif. Mais pour autant, si la biologie n'explique pas tout, sans la biologie on n'explique rien.
Votre livre est assez court mais (très) richement sourcé ; vous invoquez d'ailleurs assez souvent le "consensus scientifique" sur telle ou telle question. D'un autre côté, vous citez pêle-mêle des articles de presse ou des sondages pour nourrir votre réflexion. Ce "mélange des genres" ne risque-t-il pas de nuire à la crédibilité scientifique revendiquée de votre livre ?
Ce serait gravement méconnaître les travaux scientifiques que de croire qu'ils n'ont comme uniques sources que d'autres travaux scientifiques. L'un des critères de qualité d'un travail scientifique est sa consilience, c'est-à-dire sa cohérence avec des éléments de preuve que l'on trouve dans d'autres champs de recherche, à d'autres échelles, dans des données d'une autre nature, etc. Cela étant dit, ma bibliographie comporte très majoritairement des études scientifiques à proprement parler et, dans tous les cas, mon travail est celui d'une essayiste et d'une journaliste, pas d'une chercheuse. J'ai sciemment choisi de ne pas faire carrière dans le monde académique, ce n'est pas pour aujourd'hui me camoufler derrière une étiquette ronflante et à haut potentiel charlatanesque de "chercheuse indépendante".
En filigrane, on lit entre les lignes que faire une analyse rationnelle, scientifique, "froide", et en même temps accessible de la réalité est aujourd'hui pratiquement impossible. Vit-on les prémices d'un nouvel âge obscurantiste ?
C'est en tout cas ce que je crains.
Bio express
Journaliste. Après des études de philosophie, Peggy Sastre se tourne vers le journalisme et la traduction. Elle écrit régulièrement pour Slate.fr et tient une chronique pour l'hebdomadaire Le Point.
Essayiste. Elle est l'auteure d'une dizaine d'ouvrages touchant notamment aux domaines du féminisme, de la sexualité et de la biologie comportementale. Parmi eux, La Domination masculine n'existe pas et Comment l'amour empoisonne les femmes, tous deux parus aux éditions Anne Carrière.
Polémiste. Féministe, très critique sur le mouvement Me Too, Peggy Sastre a contribué à rédiger la tribune 100 femmes pour une autre parole parue début 2018 dans le quotidien Le Monde. Cette tribune, qui eut un retentissement mondial peu après l'affaire Weinstein, défendait "une liberté d'importuner, indispensable à la liberté sexuelle". Ses livres auscultent la société moderne à la lumière de l'approche évolutionniste.
Son livre
"La Haine orpheline,
Comprendre la nature de nos conflits pour rester serein dans un monde en colère"
De Peggy Sastre
Aux éditions Anne Carrière
250 pages
Environ 20 euros

Quelques extraits
- "Vous êtes persuadé d'accomplir de grandes choses et de sortir de vous-même lorsque vous donnez de votre personne à autrui ? Raté, vous n'en avez pas conscience mais vous poursuivez votre intérêt personnel au niveau le plus microscopique qui soit."
- "Pourquoi les tribus idéologiques semblent-elles si séduisantes, si puissantes ? Pourquoi les clivages sont-ils si lourds qu'il n'est pas rare qu'ils en viennent à diviser des familles, des amis, des amants ? Pourquoi tant de gens sont-ils si attachés à leurs croyances politiques qu'ils donnent l'impression de préférer se jeter sous un train plutôt que d'admettre une erreur de jugement ?"
- "Chausser des lunettes darwiniennes permet de voir que chacun bataille pour son quatre-heures, mais que tout le monde n'a pas les mêmes goûts et que personne (ou presque) n'en a conscience - ni encore moins envie de l'admettre."
- "Nous avons peut-être l'impression que les périls se suivent, se répètent et empirent, mais c'est surtout parce que nous ne cessons d'élargir la définition du périlleux et transformons en catastrophique ce qui était anodin il y a encore peu."
- "À aucun autre moment de leur histoire, les humains n'ont vécu plus en paix et plus en sécurité qu'à l'heure actuelle. Ni aussi bien nourris, ni en aussi bonne santé, ni aussi riches, ni avec une espérance de vie aussi longue. Comme souvent, nos perceptions nous trompent."