La gestion du Covid nécessite-t-elle un discours alarmiste ?
Nombreux sont les citoyens qui reprochent aux politiques et aux experts d'avoir trop souvent recours à des discours alarmistes quand il s'agit de communiquer sur la crise du coronavirus. Mais le choix d'un tel langage est-il dénué d'intérêt ?
- Publié le 06-08-2020 à 09h09
- Mis à jour le 06-08-2020 à 10h09

L'avis de l'épidémiologiste Yves Coppieters, médecin, professeur de santé publique à l'École de santé publique de l'ULB
Être alarmiste est contre-productif lorsqu'on ne laisse pas la place au débat public, à l'explication, à la communication qui n'est pas du cafouillage. Prenons conscience que nous ne sommes plus face à l'inconnu, mais face à quelque chose qu'on maîtrise et qu'il faut gérer dans le temps.
À ce stade de l'épidémie, et alors que l'on constate que les gestes barrières ou les bulles sociales réduites ne sont pas toujours respectés par tous, faut-il retourner à un discours alarmiste comme c'était le cas il y a quelques mois au plus fort de la crise ?
Je pense qu'être alarmiste est contre-productif lorsqu'on ne laisse pas la place au débat public, à l'explication, à la communication, et c'est d'ailleurs tout ce que nous n'avons pas fait depuis le début de la crise ; on n'a fonctionné que par des discours face à l'inconnu, et notamment des discours alarmistes qui ont été nécessaires pour le confinement mais qui n'étaient plus du tout d'actualité pour le déconfinement et la reprise de l'activité. C'est là que j'essaie de me distancer, pas parce que je suis en train de mentir mais parce que la réalité des chiffres de l'épidémie et la manière dont elle est gérée en Belgique avec tous ses défauts ne justifient plus un discours de peur, qui n'avait de sens que face à l'inconnu. Or, ici on n'est plus face à l'inconnu, on est face à quelque chose qu'on maîtrise et qu'il faut gérer dans le temps.
Justement, on se trouve dans une période d'entre-deux. Comment réagir alors que le flux d'information s'est distendu et qu'on ne sait finalement pas vraiment à quoi s'attendre dans les prochains mois ?
Cela dépend. Quand on se met dans le postulat qu'on va vivre avec ce virus - c'est sans doute ce qui va se passer, malheureusement - et qu'il faudra donc s'adapter le mieux possible pour reprendre une vie normale, à partir de là on ne peut pas jouer sur la peur : ce postulat-là doit jouer sur l'information, la communication, le fait de dire aux gens de se protéger et notamment les plus à risques. L'autre postulat consiste à dire qu'on va vaincre rapidement cette épidémie, qu'il y aura le vaccin et que le vaccin, c'est la solution miracle. Cela, c'est leurrer les gens : parce que dans ce cas, il faut maintenir le discours de la peur en espérant qu'on retombe à 10 cas par jour, ce qui n'a aucun sens puisque dès qu'on lèvera les barrières on remontera à 500 cas par jour. Tout dépend donc du postulat dans lequel on se met ; moi, je suis plutôt du côté du postulat qui dit : le vaccin n'est pas la solution miracle. La solution miracle, c'est simplement de trouver un mode de vie avec ce virus, dans lequel la majorité de la population se protège bien ; et qu'on reprenne petit à petit une vie normale.
Les réseaux sociaux font remonter des images de fêtes illégales où aucune distance de sécurité n'est possible. Comment faire pour convaincre les jeunes sans se montrer alarmant ?
Il y a deux possibilités : soit on arrive à le faire par une communication intelligente et surtout beaucoup plus de concertation "populaire", dans le bon sens du terme, de concertation, de sondages, d'avis, de mobilisation de la population et de la société civile pour que les gens comprennent l'importance de trouver un juste équilibre dans les gestes barrières qui permettront de maintenir une situation tout à fait normale et qui ne soit pas dramatique en termes de mortalité. Soit c'est le postulat consistant à laisser revivre les moins de 40 ans complètement, mais que ces moins de 40 ans se protègent et protègent les générations plus à risque. Pour l'heure on est dans le postulat où tout le monde doit faire un effort. Il faut simplement trouver un curseur de gestes barrières généraux. Si on part dans cette vision-là qui me semble la plus raisonnable, alors les fêtes et rassemblements de jeunes ne seront pas possibles dans les mois qui viennent. Tout dépend de ce que l'on veut socialement ; peut-être que le curseur qu'on propose à la population devrait être différencié en fonction des tranches d'âge ? Même si c'est discriminant pour les tranches d'âge qui doivent se protéger - et j'ai 50 ans, j'en fais partie…
Comment éviter un discours qui serait tout à coup alarmiste et contre-productif ?
Le gros écueil maintenant, c'est la communication erratique, ainsi qu'on l'a vue très fortement la semaine passée ; entre la Suisse qui est passée au rouge, l'accès au test qui n'est toujours pas clair, les contradictions sur le masque, etc. Ces cafouillages font que nos messages ne passent plus, et dès lors, pour refaire passer des messages, on doit refonctionner avec la peur, en disant que la situation est catastrophique, etc. On paye le cafouillage de la communication, qui brouille les messages envoyés à la population.
Entretien : Clément Boileau

L'avis du psychologue Vincent Yzerbyt, professeur de psychologie sociale et culturelle à l'UCLouvain, spécialiste des émotions collectives
Diffuser un message qui suscite la peur est une stratégie efficace pour capter l'attention d'un public. Cependant, son efficacité entre en jeu uniquement si ce message est accompagné de mesures claires pour faire face au problème énoncé.
Le ton alarmiste souvent choisi par les responsables politiques et les experts pour s'exprimer sur le Covid-19 sert-il ou dessert-il la gestion de la crise sanitaire ? À titre d'exemple, il a été dit lors de la conférence de presse de ce mercredi : "Il est évident que si on ne prend pas des mesures ou que l'on ne respecte pas celles déjà en cours, on va voir des augmentations importantes, et là on risque d'arriver à une deuxième vague."
Du point de vue de la prévention et des travaux réalisés en matière de communication persuasive, on sait que brandir des perspectives plus ou moins effrayantes peut être une stratégie pour mobiliser l'attention des personnes auxquelles on souhaite s'adresser. Face à la peur, l'homme adopte un comportement salutaire qui est un comportement de sauvegarde. Mais l'efficacité de cette émotion ne se réalise que lorsqu'on a pris soin d'adjoindre au message des informations très claires sur les dispositions à prendre pour éviter le problème. Si les instructions ne sont pas limpides, on peut faire face à un retour de flamme, à savoir que la population ne va pas du tout être rassurée par l'annonce et par la maîtrise de la situation, et elle risque de se racrapoter vers une relative indifférence, voire vers un rejet du message persuasif. C'est pour cela que les messages de peur sont si délicats. Il faut à la fois instiller suffisamment d'éveil pour que les gens prennent conscience d'un danger plus ou moins imminent mais en même temps donner à penser qu'on a les moyens de faire face afin d'alimenter des comportements bénéfiques.
Pensez-vous que le ras-le-bol général de la population qui se manifeste par un plus grand laxisme dans le respect des nouvelles règles sanitaires viendrait alors d'un manque de clarté des mesures ?
C'est un défi énorme que d'essayer de rester complètement clair et cohérent sur le message qu'on adresse aux personnes. Mais on peut se demander pourquoi on n'a pas opté pour une communication beaucoup plus tranchée en ce qui concerne le port du masque alors que les messages étaient quant à eux bien clairs en ce qui concerne l'hygiène des mains et le respect des distanciations sociales. On nous a d'ailleurs martelé ce message, mais aujourd'hui il a presque disparu de nos antennes. Dans certains lieux, le port du masque est obligatoire ; dans d'autres, il est recommandé. Ce n'est pas très clair. En matière de communication sur le plan psychologique, il aurait été beaucoup plus simple de mettre en place une mesure plus radicale mais beaucoup plus simple à implémenter et qui eût été de dire qu'en dehors de son espace privé on porte le masque sauf lors de circonstances tout à fait exceptionnelles. Aujourd'hui, on est très loin des injonctions très claires du début de la pandémie. On s'attaque localement au Covid-19, ce qui démultiplie le nombre de personnes qui prennent des décisions. Cette situation est susceptible de créer une certaine confusion.
Ne faudrait-il pas dès lors remettre un coup de collier dans la communication sur le Covid ?
En rendant extrêmement complexes les mesures que l'on prend, il devient très difficile de les faire adopter et cela complique l'acquisition d'un sentiment d'efficacité de ces règles. Dans ce contexte, je crains de dire que, chez certains, ces messages de peur vont avoir un effet démoralisant, fatiguant et, chez les autres, les mêmes messages de peur vont être rejetés, mis à l'écart, et ces gens vont faire comme si de rien n'était.
Imaginons une situation sans message alarmiste. La population serait-elle selon vous capable de se responsabiliser par elle-même ?
Je vous propose d'imaginer un incendie dans un supermarché. Un rayon prend feu. Aucun signe n'indique la sortie, il n'y a pas d'extincteur. Les clients vont faire ce qu'ils peuvent pour sortir du bâtiment, courir dans tous les sens, se bousculer, s'écraser, et être asphyxiés. Ce que font le gouvernement et les experts aujourd'hui, c'est justement de placer ces signaux et ces extincteurs. Il y a un incendie en ce moment. Est-il d'une grande ampleur ? On ne le sait pas. Mais sans l'extincteur tout le supermarché risque d'y passer.
Entretien : Louise Vanderkelen