Course en avant vers le progrès : "Le monde est devenu une couette géante dans laquelle on se love"
Le titre incongru de son ouvrage nous a donné envie de trouver son numéro de GSM. Raphaël Meltz signe une "Histoire politique de la roue", qui questionne l'idée de progrès. La roue nous aurait apporté le progrès : c'est-à-dire Netflix, et la valise à roulettes. Interview.

- Publié le 11-08-2020 à 09h17
- Mis à jour le 11-08-2020 à 12h43

Vous entamez votre propos en disant qu'on attribue généralement aux Sumériens [NdlR, peuple du Moyen-Orient, au IVe millénaire avant notre ère] l'invention de la roue aux environs de − 3500. Vous ajoutez qu'une "sorte de tabou règne sur l'origine d'une technique qui a bouleversé l'équilibre de l'humanité". Quel est ce tabou ? Et c'est quoi, cette histoire de Sumériens ?
J'ai voulu réinterroger la roue en fonction de toutes les découvertes récentes. Notez qu'il n'y a aucun livre sur la roue publié en français depuis 120 ans - alors qu'il en existe 374 consacrés à Nicolas Sarkozy, sans compter les siens ! En fait, c'est un livre de lecteur, que j'ai écrit car il n'y avait rien sur le sujet. Il manque une histoire synthétique de la roue, dont l'origine n'a jamais été racontée. J'ai donc lu tout ce qui était disponible. Ce qui m'a amené plus loin que l'histoire de la roue.
Et c'est d'ailleurs pour cela qu'on arrive jusqu'à vous. Vous citez André Leroi-Gourhan, le fameux historien français des techniques qui dit notamment : "L'invention pure est insaisissable. Il faut quelque chose de préexistant, même lointain". En bref, cela veut dire qu'une invention n'apparaît pas de manière spontanée, comme une petite lumière qui s'allumerait dans la tête du génie inventeur…
Mais qu'est-ce que ça veut dire d'avoir inventé la roue ? Nous, on la connaît bien, on l'utilise tous les jours. Mais aux questions anthropologiques, a succédé une histoire politique sur la question du progrès. Des questions s'agrégeaient : une invention n'apparaît-elle qu'à un seul endroit ? Pour quelles raisons apparaît-elle ? Qu'est-ce qu'une invention ? Et qu'est-ce qu'un progrès ? Le progrès fait-il du bien à l'humanité ? Enfin, que penser d'une invention qui devait changer le monde, alors qu'on aurait pu avoir un monde sans ?
"Un mystère impénétrable règne sur l'origine de la roue. De cet engin, la nature n'offrait à l'homme aucun exemple." L'homme est-il toujours inspiré par la nature ?
Les inventions de l'homme viennent de la nature. Le feu, par exemple, l'homme ne l'invente pas ex nihilo. Les inventions sont fondées sur une observation de la nature, ensuite domestiquée. L'homme ne pouvant pas observer la roue, il est obligé de l'inventer. Mais à l'échelle de l'histoire de l'homme, la roue arrive tard, les peintures de Lascaux, c'est 15 000 ans avant la roue ! La roue est inventée en même temps que l'écriture, l'invention qui lui permet de garder une mémoire de ce que l'humain fait.
La roue ne fonctionne pas seule, elle pose d'ailleurs plus de problèmes au départ qu'elle n'apporte de facilités. Pour la roue, il faut créer un espace plan, faire des ponts, il lui faut beaucoup de conditions pour être en service…
C'est la question de l'œuf et de la poule. Est-ce qu'on fabrique la route car on a inventé la roue, ou est-ce qu'on fabrique la roue car on se rend compte qu'on a des routes ? Je parle de la Mésoamérique [NdlR, l'aire culturelle de l'Amérique précolombienne]. Par exemple, le Pérou des Incas avait des routes, alors que les Incas n'utilisaient pas la roue. On voit donc que route et roue ne sont pas complètement liées. En fait, l'histoire de la roue, c'est l'histoire d'un moment de l'humanité où la technicité triomphe. En 3500 avant notre ère, l'homme était au summum de l'excitation de l'invention. Il a saisi qu'il pouvait inventer plein de choses : l'écriture, l'agriculture, l'élevage, les cités - tout un écosystème dans lequel on vit aujourd'hui. Cependant, cette excitation "techniciste" nous a entraînés dans une fuite en avant. Car, en effet, l'homme à pied est plus souple que l'homme dans un véhicule ! Le véhicule à roues ne franchit pas les rivières. Pour passer la rivière, il vous faut un bac. C'est encore plus gros qu'une auto, le bac… Plus on invente des choses, plus on a besoin de choses pour les connecter. C'est une course en avant, et il est rare que l'homme ait la capacité de se dire : qu'est-ce qu'on est en train de faire ?
On aurait pu imaginer que la roue avait été imaginée pour aller plus vite, plus loin, dans un fantasme de conquête de territoire. Vous nous racontez que l'homme aurait inventé la roue pour faire d'abord un chariot, et transporter la statue de son dieu ou les défunts.
Il y a toujours deux temps dans la pensée de l'homme, et d'abord une pensée rituelle. Et donc, il y a cette hypothèse qui consiste à dire que la roue a été inventée pour des processions funéraires. Mais, là, votre idée est plutôt reliée à l'histoire du cheval. Au IIe millénaire, on domestique le cheval. On a, à cette époque, une roue avec des rayons, c'est avec cela qu'on va conquérir le monde. Mais disons que le premier temps de la roue ne s'inscrit pas dans une logique de guerre. C'est comme la bombe atomique : l'invention de la réaction en chaîne n'est pas pensée pour détruire Hiroshima, mais pour produire beaucoup d'énergie. L'homme n'est pas pervers tout de suite. Mais il a tendance à suivre la mauvaise pente, car il ne se contrôle pas bien.
Vous nous racontez une histoire fascinante : les Chinois n'ont pas creusé de mines de charbon lorsqu'ils en trouvaient aisément en surface - ce qui étonne et agace les historiens des énergies. Mais vous relevez un point de vue différent sur les événements : pourquoi ne se demande-t-on pas si creuser les entrailles de la Terre pouvait constituer, pour les Chinois, un sacrilège ou tout au moins un acte délicat sur le plan éthique ? Pourquoi l'Occident ne se pose-t-il jamais la question sur ce mode-là ?
Il y a beaucoup de naïveté là-dedans, et une lecture de l'histoire selon le prisme occidental. Quand on interroge l'absence de l'utilisation de la roue dans le Mexique précolombien, est-ce pour dire qu'ils étaient trop bêtes ? Des historiens des techniques disent que quand le conquérant espagnol Hernán Cortés atteint le Nouveau Monde, il est stupéfait par la médiocrité technique. Pas du tout ! Il est stupéfait de la splendeur qu'il découvre et qui s'incarne dans une harmonie visuelle et cosmogonique, alors que l'homme occidental avait déjà imaginé dominer la nature [NdlR, dans le but de son expansion économique]. Notez que ce fantasme de conquête, de domination, n'est que d'un seul côté, du côté des Espagnols.
L'invention, on le voit avec votre démonstration, est éminemment culturelle. Cela veut dire que la roue n'est pas nécessaire partout. Peut-être qu'on invente la roue dans un certain contexte géographique, topographique, favorable à la roue ?
Cela n'est pas mon hypothèse, car la Mésoamérique n'est pas faite que de montagnes, et le Pérou inca a construit tout un système de réseaux routiers. Les Incas avaient même des lamas qui auraient pu tirer des chariots mais ils n'usaient pas la roue. Alors, oui, les Mexicains n'avaient pas de chevaux, mais ils auraient pu inventer des brouettes, par exemple, ou exploiter la traction humaine.
Donc, ne nous cachons pas derrière une excuse de géographie… On peut vivre sans la roue !
Il y a des critères géographico-physiques, mais pas seulement. Et le facteur principal dans l'invention de la roue est lié à l'esprit occidental : ce fantasme de coloniser l'autre. C'est la question de la guerre de conquête. D'ailleurs, quand l'Empire romain s'effondre, la roue disparaît. Ce fantasme de dominer un territoire sur de grandes distances ne peut se faire sans le transport de marchandises et d'hommes. La roue, c'est pratique, c'est rond, mais pourquoi est-ce que certaines civilisations en ont tant besoin et pourquoi est-ce que d'autres s'en passent ? Je n'en fais pas une lecture déterministe, mais la société qui avait la roue est la société qui a conquis les autres pays et imposé sa vision du monde. Je vous donne un autre exemple. Mexico est une ville lacustre : on s'y déplace sur des barques, mais quand l'Espagnol arrive, il assèche la cité pour que ses véhicules puissent rouler, ses chevaux se déplacer. Voilà comment, au XXIe siècle, on se retrouve avec une ville de Mexico inondée à la moindre pluie.
L'invention de la roue est-elle liée, selon vous, au développement du capitalisme ?
Je tourne autour de cette thématique sans l'aborder frontalement. Mais il y a quelque chose qui se raconte, en parallèle, de la même façon qu'on peut faire le lien entre capitalisme et destruction de la nature. Les sociétés où la roue n'était pas triomphante avaient un autre rapport à la nature. [NdlR, c'est le cas de la Chine, le cas de la Mésoamérique.]
L'histoire de la roue questionne en fait frontalement la question du progrès. C'est quoi le progrès ? Vous racontez notamment cette anecdote de l'écrivain Paul Auster, qui se réjouit, car on a, enfin, inventé la valise à roulettes. "Pourquoi avons-nous dû attendre la fin du XXe siècle pour que ce bidule voie le jour ?" Mais, est-ce vraiment cela, le progrès ? La valise à roulettes ?!
Il y a beaucoup de fantasmes sur les objets et les nouvelles technologies. Mais de quoi a-t-on vraiment besoin ? Peut-être pourrait-on se poser la question. La valise à roulettes est la réussite de l'humanité parce que Paul Auster n'a plus besoin de se coltiner sa valise ?! C'est, en fait, un exemple symptomatique de notre temps, et de notre condition. Il nous manque toujours la nouvelle invention… Il y a de fortes chances pour que la génération d'après nous regarde, affligée, en nous demandant : "Vous n'aviez pas une puce dans votre poignet, pour payer la cantine ?!" Bah non.
Poser la question de la roue, c'est interroger le progrès, alors qu'il est peu questionné. On ne le met jamais en cause, on pense qu'il nous mène vers un mieux.
Justement, mon but est d'obliger les gens à se demander : qu'est-ce qu'on a cherché à atteindre et pourquoi cela nous a-t-il semblé si important ? Jusqu'où le fantasme d'arriver le plus vite possible à un endroit dont on était éloigné va-t-il nous mener ? Jusqu'où l'angoisse de perdre son temps pour aller d'un endroit à l'autre va-t-elle nous mener ? Est-ce qu'on veut vraiment arriver le plus vite chez soi pour voir le 40 000e épisode de Netflix sur les mœurs de je ne sais quel groupe social ? Je n'interroge pas les choses comme un militant de l'anti-progrès. En revanche, je pousse les gens à affronter le monde dans lequel ils vivent, car ce monde, c'est nous qui le fabriquons. Et qu'est-on prêt à assumer devant le grand tribunal de l'histoire ? La génération climat nous le dit déjà : "Vous êtes cinglés, mais pourquoi avez-vous laissé faire cela ?"
Vous concluez, en une pirouette. A-t-on inventé la "bonne" roue ? Bref, est-on sur le bon chemin ?
C'est toujours difficile de conclure. La roue ne peut pas être un marqueur du bien et du mal. En revanche, chacun peut interroger les éléments de confort permanent qu'on n'interroge plus. Comme si le monde était devenu une grande couette, une couette géante dans laquelle on se love. Et, un jour, on se réveille, et on a passé la vie sous la couette. Mais était-on vivant ?
Son livre :
"Une histoire politique de la roue", par Raphaël Meltz, 280 pp. 24 euros env.
