Face aux bavures, faut-il réformer la police ?
L'affaire Chovanec, très médiatisée, ainsi que d'autres bavures policières en Belgique posent la question d'une réforme de la police. Faut-il lui enlever certaines missions et pouvoirs ou renforcer les moyens alloués aux policiers ?
- Publié le 02-09-2020 à 10h31
- Mis à jour le 02-09-2020 à 11h48

Oui pour Esteban Debrulle, militant issu du monde associatif
Pour mettre un terme aux violences policières, certaines missions des agents de police, qui font appel à la médiation, devraient être laissées aux gardiens de la paix. Un tribunal spécifiquement dédié à juger en urgence les violences policières devrait également être créé.
En Belgique ou à l'étranger, des actions policières violentes ayant parfois entraîné la mort de personnes interpellées ont fait la Une de l'actualité ces dernières semaines. La police serait-elle violente selon vous ?
Plus violente, certainement. Nous pouvons le constater : ces violences sont filmées et la population témoigne. Un rapport du Comité P le confirme également. Ce climat s'est instauré selon moi lorsque la police a décidé de mener une politique très dure à l'égard des migrants. La violence a commencé il y a quelques années au parc Maximilien (Bruxelles) et sur les aires d'autoroutes où on a constaté de la part de la police des violences, de la saisie de matériels et des intimidations, le tout sur fond d'impunité des policiers. Depuis, la situation a dégénéré et personne ne semble vouloir mettre un terme à ces violences. On le voit aujourd'hui avec le ministre Jambon qui est entendu dans l'affaire Chovanec (voir pp. 4-5).
Comment expliquez-vous cette recrudescence de la violence que vous décrivez ?
Trois éléments l'expliquent. D'abord, un arbitraire est laissé à la police quant à la vérification de l'application des mesures sanitaires imposées aujourd'hui. La police ne le vérifie pas de la même manière dans les différentes villes. Ensuite, la violence policière se nourrit du discours raciste décomplexé d'une partie de l'échiquier politique en Belgique. Je pense ici à l'extrême droite. C'est un discours qui encourage, qui légitime et qui libère le racisme policier et les violences qui en découlent. Le problème vient aussi de la gauche qui a fait preuve de laxisme en laissant la question de la sécurité et de la police aux mains des libéraux. Ce sont ces derniers qui ont laissé entrer la vermine de l'extrême droite dans le métier. Enfin, l'augmentation des violences policières s'explique aussi par la mise sous pression de la société. Depuis les mesures d'austérité, on presse toujours et encore plus les citoyens dans leurs retranchements. Que ce soit financièrement, culturellement, socialement. À un moment, la soupape ne tient plus. Les gens en ont marre d'être pressurisés.
Que proposez-vous pour mettre un terme à ces violences ?
Je vois quatre pistes. La première, la plus importante, consisterait à réduire le panel de missions dévolues à la police. Certaines d'entre elles pourraient être léguées aux gardiens de la paix. En effet, il existe toute une série de situations dans lesquelles il vaut mieux éviter de faire appel à la police et où il serait plus judicieux de recourir à des personnes qui ont une formation de médiateur. Il faut donc recentrer ses missions et pourquoi pas interdire le port d'armes aux policiers lors de missions durant lesquelles elles ne sont pas nécessaires. Il n'est pas normal que des policiers armés, formés à maîtriser des individus, soient appelés pour gérer de petits litiges. Ces agents pourraient être plus utiles en travaillant sur des dossiers de blanchiment d'argent, de trafic de drogues ou d'êtres humains par exemple. Les policiers en fin de carrière pourraient former ces gardiens de la paix. Une autre piste serait de créer un tribunal spécialement destiné à juger en urgence les violences policières. Il est grand temps de faire comprendre que les agents qui se livrent à ces pratiques ne sont pas au-dessus des lois et seront poursuivis. Ce tribunal émettrait un signal clair. Enfin, pourquoi ne pas imposer la bodycam . Chaque policier aurait l'obligation de l'activer dès le début de chaque intervention.
Ne pensez-vous pas qu'imposer ces mesures relève de l'utopie ?
Pas du tout. Rêver n'est pas utopique. Il faut pouvoir proposer un tel projet pour la police au XXIe siècle. Je suis convaincu qu'il est possible de travailler à la fois avec des policiers compétents qui ont à cœur de servir la société et avec les groupes de victimes de violences policières. Ce n'est pas une utopie de penser que l'on pourrait faire les choses autrement.
La police est-elle raciste ?
Dans une carte blanche envoyée à "La Libre", Robert Thomas, président de l'Association internationale de tactiques de police et membre de l'Association internationale des chefs de police, s'interroge sur le malaise interne et les problèmes de fonctionnement au sein de la police belge. En voici un extrait : "La police est-elle raciste, comme on l'entend si souvent ? La réponse est très claire : non. Est-elle pour autant vierge de toute critique à ce sujet ? Non. La police est confrontée en interne à la question de la diversité […] Comment la police gère-t-elle cette diversité grandissante de la population ? Et comment la population perçoit-elle cette police très peu diversifiée ? Plus que de racisme, il s'agit surtout de préjugés et de stéréotypes. Il est clair qu'une majorité d'interventions difficiles se fait dans les quartiers dits 'sensibles', autrement dits occupés par la couche la plus pauvre de la population, où cohabite une grande majorité de jeunes, certains dealers et violents, mais aussi beaucoup d'autres… Et pour nombre de policiers, il n'y a plus de distinction, tous ces jeunes sont devenus leurs ennemis, les bons comme les mauvais !"
Non pour Marc Duplessis, policier, membre permanent du syndicat CGSP
Nos missions ne doivent pas être revues. Il faut par contre renforcer la police et lui donner plus de moyens. Il est également indispensable d'inscrire sur papier les procédures que les policiers doivent suivre sur le terrain. Là, c'est aux politiques à prendre le relais.
Comment expliquez-vous les violences policières survenues dernièrement ?
Nous regrettons ces incidents. Une enquête doit être menée. Si l'erreur vient effectivement de la police, la loi prévoit des sanctions pour les agents. Il est clair que dans le cadre de l'affaire Chovanec, les policiers impliqués sont allés au-delà de leur bonne conduite. Ce que je vais dire ne justifie en rien ce qui a été commis mais il est grand temps d'inscrire sur papier et clairement les procédures que les policiers doivent suivre sur le terrain. Et là, c'est aux politiques à prendre le relais. Il ne s'agit pas de la première bavure policière. Je pense aussi à Semira Adamu, cette jeune Nigériane étouffée par la police à l'aide d'un coussin lors de son expulsion du territoire en 1998. Qu'a-t-on fait entre-temps ? Très peu. Pourtant, les syndicats ont répété à maintes reprises l'inscription de procédures écrites et précises dans la loi. De plus, les policiers sont de plus en plus sous pression. La police est débordée, ses effectifs n'évoluent pas et les formations ne suivent pas. Vers l'an 2000, une norme a été établie afin de déterminer combien d'agents étaient nécessaires pour une zone de police particulière. Dans une grande majorité des zones, cette norme n'a pas évolué en vingt ans. Or la population n'a fait qu'augmenter, surtout à Bruxelles. Le policier a donc plus de boulot, plus de tâches à exécuter. Conséquence : il est stressé. Et il est clair qu'un individu constamment sous pression ne va pas agir normalement. Aujourd'hui, la plus grosse partie de la population soutient le travail des policiers et la très grande majorité des policiers fait un boulot formidable. Pourtant, il existe des pommes pourries et il est temps de les sortir du panier.
Ces éléments suffisent-ils à expliquer les débordements policiers ?
Certainement. La CGSP a déjà dénoncé de multiples fois que le policier travaille à la limite de ses moyens. Et la crise sanitaire actuelle n'arrange rien, au contraire. Cela ajoute aussi un stress supplémentaire pour les agents de police. Les moments de détente en famille se font rares dans le métier. Cela ne m'étonne pas qu'à un moment, certains pètent un plomb.
Des voix s'élèvent pour demander que les missions de la police soient revues. Certaines d'entre elles, qui relèvent de la médiation, pourraient par exemple être laissées aux gardiens de la paix. La police se concentrerait uniquement sur les dossiers qui relèvent du blanchiment d'argent, du trafic de drogues ou du trafic d'êtres humains. Qu'en pensez-vous ?
C'est très délicat. Il me semble qu'il s'agit encore d'une manœuvre politique pour charger ces gardiens de mesures qui les dépassent et pour lesquelles ils ne sont pas formés. De plus, leur salaire est moindre que celui des policiers. C'est de l'esclavage moderne. La mesure viserait à contourner le problème. Ce qu'il faut faire, c'est renforcer la police et lui donner plus de moyens pour qu'elle puisse mener à bien toutes ses tâches. Les gardiens de la paix travaillent en binôme avec les agents de quartier. Ils sont complémentaires et cela fonctionne bien comme ça. Pourquoi tout changer ? Ces agents de quartiers sont nécessaires, ils sont à la base de la gestion des communautés, de l'information aux citoyens. Nos missions ne doivent pas être revues. On nous en a déjà retiré quelques-unes qui ont été données aux gardiens de la paix. On ne peut pas tout donner à des citoyens non formés et leur faire courir de grands risques. La Belgique, ce n'est pas le tiers-monde.
Que pensez-vous du travail du Comité P ?
Aujourd'hui, au regard de l'affaire Chovanec, je me demande si je peux encore avoir confiance en mon autorité policière et si je peux encore faire confiance au monde politique. Je ne peux pas croire que les policiers suspectés et que le ministre-Président Jambon ne se souviennent pas de l'intervention. J'ai été témoin du drame du Heysel et je peux vous dire que lorsqu'on est confronté à la mort lors d'une intervention, on s'en souvient très précisément.