Êtes-vous prêt à implanter une puce dans votre cerveau pour le doper ?
Le milliardaire Elon Musk promet l'avènement de puces capables de décupler les capacités du cerveau. Le monde scientifique lui répond avec scepticisme. Mais derrière ce débat d'experts se cachent des enjeux éthiques abyssaux qu'abordait déjà Platon.

- Publié le 04-09-2020 à 09h14
- Mis à jour le 04-09-2020 à 18h15

Et si, demain, les rentrées scolaires, le par cœur, l'apprentissage des langues ou de l'histoire n'étaient que de vieux souvenirs ? Ces questions animent depuis longtemps les récits de science-fiction. Et pourtant, au fil d'annonces de plus en plus régulières, on se met à y croire : et si nous pouvions un jour implanter des puces dans nos cerveaux pour y décupler les possibilités cognitives, y intégrer le savoir de l'humanité, ou y enregistrer nos souvenirs pour les stocker sur un ordinateur, ou les transférer dans un autre corps ?
Ce 29 août, Elon Musk, le milliardaire américain qui dirige notamment l'entreprise de voitures électriques Tesla, faisait miroiter un tel destin aux yeux de son auditoire. Sa start-up Neuralink venait d'implanter une puce connectée dans le cerveau de Gertrude, un cochon cobaye qui allait devenir, selon le milliardaire, le messie de nombreuses promesses.
L'ingénieur américain prétend non seulement que de telles puces pourraient un jour intégrer le cerveau humain et redonner parole et mobilité aux personnes paralysées, mais qu'elles doteraient également notre cerveau d'une puissance démesurée. Car l'objectif d'Elon Musk n'est pas de transformer l'homme en une machine, plutôt de fusionner l'humain à l'intelligence artificielle, pour qu'il ne soit pas un jour à la merci des machines aux capacités de calcul supérieures aux siennes. Dans cette course à "l'augmentation cérébrale", Elon Musk n'est d'ailleurs pas seul. D'autres entreprises d'envergure, dont Facebook, y participent. Quel que soit le vainqueur, les potentialités seraient telles que "le futur sera bizarre", pour reprendre les mots d'Elon Musk lui-même.
Les doutes scientifiques
Si les investissements sont colossaux, le monde scientifique est partagé, et beaucoup doutent des promesses de l'Américain. "Chaque cerveau a une structure unique, massivement interconnectée", a ainsi commenté Dean Burnett, chercheur de l'Université de Cardiff, se disant sceptique sur les véritables avancées de Neuralink. "Comment croire que le fonctionnement de nos quelque cent milliards de neurones, pouvant établir chacun de l'ordre de dix mille connexions synaptiques, pourra être un jour compris et interfacé, sans danger, avec quelques milliers d'électrodes ?", s'interrogeait quelques mois plus tôt, dans Le Figaro, l'ingénieur Philippe Bihouix. "Si cartographie et connaissance du cerveau progressent, l'assimiler à un 'ordinateur de chair' est une simplification outrancière. Une interface cerveau-ordinateur […] est une utopie technologique."
Les craintes éthiques
Au-delà des doutes scientifiques, beaucoup de craintes sécuritaires (une société commerciale pourra-t-elle prendre le contrôle de cette puce et espionner nos pensées ?) et des questions sociales (qui pourra obtenir de tels dispositifs ?) s'expriment dans le sillage de telles recherches. Mais ce sont aussi les questions éthiques qui apparaissent abyssales et en rupture avec ce que l'Homme a connu.
"L'humanité est au commencement d'une nouvelle ère", reconnaît d'ailleurs régulièrement Laurent Alexandre, médecin et entrepreneur qui a dédié beaucoup d'écrits à ces évolutions qu'il considère comme inéluctables.
La rupture avec le passé est en effet objectivable : désormais, la médecine change de nature (elle était là pour réparer l'être humain, elle peut désormais l'augmenter), et la science présente de nouvelles finalités (elle cherchait à comprendre, elle souhaite désormais transformer).
Mais que faire alors face à l'horizon d'incertitudes ? Stopper par prudence toutes les expériences, ou les poursuivre en les encadrant de balises éthiques plus ou moins définies, pour ne pas les abandonner à des laboratoires peu scrupuleux ?
En réalité, ce débat ne fait qu'actualiser la question qui fonde chaque société : qu'est-ce qu'une vie authentiquement humaine, qu'est-ce qu'une vie bonne, quelles avancées permettent de faire fructifier l'humanité, qu'est-ce que l'Homme ? Notre fragilité, notre vulnérabilité, nos limites qui nous engagent à la fraternité, au partage et à la solidarité sont-elles constitutives de notre humanité ? Ou est-ce notre liberté absolue, celle de pouvoir nous extraire de notre condition naturelle, qui fonde notre dignité ? Le recours à la technique va-t-il finir par étouffer nos capacités propres et notre autonomie, ou nous assurer une vie meilleure en écartant la souffrance de notre quotidien ? Découvrir un texte de Verlaine par le biais d'un ami qui le récite un soir d'été élargira-t-il davantage notre cœur que de bénéficier d'un recueil complet à travers l'implant d'une puce dans notre cerveau augmenté ?
En définitive, faut-il choisir le camp de Calliclès, qui dans le Gorgias de Platon affirme que pour vivre tel qu'on est il ne faut réprimer aucunes passions, aussi grandes soient-elles, mais se tenir prêt à les assouvir par tous les moyens ? Ou le parti de Socrate, qui préfère se satisfaire de ce qu'il est, et ne pas tomber dans l'insatisfaction permanente et infinie qu'engendre la volonté d'avoir et d'être toujours autre chose ?
Au regard des réponses récoltées sur le site de La Libre, vos avis sont partagés.
Qu'en pensez-vous ?
Souhaiteriez-vous télécharger vos souvenirs dans un autre corps ou dans un robot ? Les implants cérébraux se présentent-ils comme des avancées propices à l'humanité ? Faut-il poursuivre des recherches scientifiques promettant de telles techniques, ou s'en abstenir coûte que coûte ? Vous avez été 120 à nous répondre sur le site lalibre.be.
Pour une courte majorité, les implants se présentent comme une avancée pour l'humanité. Et, pour deux tiers d'entre vous, il est nécessaire de poursuivre les recherches.
Quelques-unes de vos réactions
N'ayons pas peur
Plusieurs internautes font le pari de l'optimisme. " Back-up de souvenirs, transmission du savoir et des connaissances entre individus, possibilité d'établir toute la vérité lors d'un crime… ", pourquoi ne pas tenter l'aventure, se demande John. " Par peur de ce que l'on ne connaît pas ? À l'époque des premiers dirigeables, les gens en avaient peur. Pareil pour les avions, l'électricité, les ordinateurs… Cela nous a fait peur jusqu'à ce que les avantages soient naturellement intégrés dans la société."
Au nom de la médecine
De très nombreux lecteurs de La Libre avancent les avantages médicaux que l'on retirerait d'une telle évolution. Il s'agit de l'argument le plus souvent invoqué. Ces recherches imposent des balises, pour que " l'intégrité de la personne " ne soit pas touchée, insiste Anne, au diapason d'autres internautes. " Tout dépendra de l'usage que l'on fera de ces techniques, mais s'abstenir de toute recherche est en tout cas utopique ", ajoute Anne-Marie, qui évoque la nécessité de " réflexions interdisciplinaires préalables".
Qui n'avance pas recule
"Qui n'avance pas recule, insiste Laurent. S'il y a moyen de traiter certains maux ou de corriger certaines défaillances autrement qu'à coups de produits pharmaceutiques qui auront toujours des effets secondaires (parfois graves), ce ne sera que bénéfique. Il est donc indispensable de poursuivre les recherches parce que c'est dans cette direction-là que vont le progrès et l'évolution de l'humanité. Si la découverte et la science s'étaient abstenues de faire des recherches, on ne serait même pas là devant nos écrans à en parler."
Pour que vive la mémoire
" Plus nous avançons en âge et plus notre mémoire sature ", note Stefan, qui plaide aussi pour la poursuite des recherches. " L'allongement de la durée de vie doit donc s'accompagner d'extensions de la mémoire. Or, l'allongement de la durée de vie pourrait prochainement suivre une courbe exponentielle, grâce aux avancées de la génétique et de la recherche sur les cellules souches. " Une sauvegarde de nos souvenirs " pourrait être utile en cas d'accident qui engendre une perte de mémoire, ou pour une personne avec des troubles de la mémoire ", ajoute Frédéric.
Restons humains
C'est une avancée qui nous ferait sortir de l'humanité, écrit Francine, qui redoute que l'Homme soit " son propre destructeur ". " Je préfère rester intégralement humaine avec toutes mes failles ", ajoute Anne. Cette avancée ne nous rendrait plus pleinement humains et nous engagerait vers l'eugénisme, prévient Stéphane. " Pour moi, la 'date limite' d'un homme est une composante essentielle de sa construction identitaire, sa mortalité est une des choses qui le définissent, et ce genre d'approche m'apparaît dangereuse et inquiétante ", écrit Frédéric.
Des risques multiples
Les opposants à de telles avancées évoquent une longue série de risques et de dérives possibles. Les conséquences de problèmes techniques, d'infections, mais également les dangers sécuritaires (qu'adviendra-t-il de notre vie privée si une société peut accéder au contenu de la puce ?) sont cités. Sans oublier les inégalités sociales immenses qui existeraient entre les personnes qui bénéficieraient de la puce et les autres. " Concentrons-nous sur nos capacités actuelles que nous n'exploitons pas totalement", encourage Lucie.
Perte du libre arbitre
" Je crains que cela ne mène, à terme, à contrôler la pensée et à aboutir à la société décrite par Orwell dans 1984 ", redoute Jacques. Luc ajoute : " On aboutira simplement à un monde qui a perdu toute diversité culturelle et qui sera aux mains de personnes qui se prennent pour des dieux. Pourquoi vouloir vivre avec des souvenirs et garder à tout prix ses connaissances ? Vivons uniquement et consciemment dans le moment présent, c'est l'unique attitude à avoir, d'autant que croire que l'on pourra tout contrôler est une pure illusion. "
Refuser pour le meilleur
" Refuser cette avancée ne veut pas dire que nous rejetons toute la technique ou que nous souhaitons revenir au temps des cavernes comme beaucoup nous le disent, avertit Élisabeth. Considérons chaque technique pour ce qu'elle est. Ce n'est pas parce qu'elle est possible qu'elle est bonne. Demandons-nous à chaque fois si elle rendra le monde meilleur, si elle nous rendra plus libres, ou nous fera perdre en autonomie. " " Depuis 150 ans, nous avons fait de grandes avancées, mais qu'a-t-on appris de l'humain ? ", s'interroge dans le même sens Olivier.