Faut-il octroyer un capital de base à tous les jeunes ?
La rentrée du supérieur pose la question du financement des études. Et si tous les jeunes Belges recevaient un capital de base à dépenser comme ils le souhaitent pour leurs 18 ans ? Les avis s'opposent.
- Publié le 11-09-2020 à 11h17
- Mis à jour le 11-09-2020 à 11h23

Oui pour François Perl, Directeur général du service des indemnités de l'Inami, s'exprime à titre personnel
Léguer un capital de base de 15 ou 20 000 euros à un jeune est un joli coup de pouce qui lui permettrait de concrétiser d'éventuels projets, d'investir, voire d'économiser pour plus tard. Ce petit patrimoine offert à tous est un moyen de corriger les inégalités.

Financer ses études supérieures, louer un kot, s'inscrire à une formation professionnelle, tout ceci a un coût. Que pensez-vous de l'idée d'octroyer un capital de base aux jeunes Belges à leurs 18 ans ?
C'est une bonne idée. Le jeune pourrait choisir d'investir cet argent dans un projet professionnel, financer ses études mais aussi le mettre de côté et l'utiliser plus tard. Aujourd'hui, les jeunes ne sont plus forcément à la recherche d'allocations ou d'aides financières fixes et mensuelles, ils ont parfois besoin d'un coup de pouce plus conséquent pour se lancer dans la vie. L'avantage du capital, c'est qu'il laisse le choix à son bénéficiaire qui peut tout à fait décider de se verser la somme de façon séquencée, sous forme d'allocation mensuelle. Le capital permet donc plus de possibilités que la rente qui, elle, va venir remplacer ou compléter des dispositifs déjà existants comme les allocations d'insertion dont les conditions d'accès devraient par ailleurs être très largement assouplies. Selon moi, le fait de bénéficier d'une allocation ne permet que d'augmenter le pouvoir de consommation tandis qu'un capital permet de se créer une base solide pour investir.
Quand vous imaginez ce capital, quel serait son montant ?
Il faut rester raisonnable. Je pense à un revenu universel qui se situerait entre 15 000 et 25 000 euros.
Selon vous, il s'agirait donc d'une véritable bouffée d'air frais pour ces nombreux jeunes qui ne rempliraient pas les conditions d'accès aux allocations d'insertion ou de chômage ?
Exactement. D'autant plus que beaucoup d'experts s'accordent à dire que le patrimoine est le principal facteur de création d'inégalités sociales. Or, on ne corrige pas forcément une inégalité patrimoniale en versant 200 ou 300 euros par mois. Par contre, on peut corriger cette inégalité en octroyant un capital à tous les jeunes.
Vous imaginez ce revenu comme universel, légué à tous, inconditionnellement. Mais, est-ce un projet possible budgétairement parlant ? Ne faudrait-il pas imposer certaines conditions d'accès ? Par exemple pour les jeunes bénéficiant déjà d'un patrimoine important ou pour ceux qui travaillent déjà ?
Ce projet devrait être universel et donc bénéficier aussi aux jeunes issus de familles qui ont de l'argent. En effet, le fait que les parents d'un jeune adulte aient un patrimoine conséquent ne signifie pas forcément que ce dernier va pouvoir en bénéficier. Il est vrai que si on passe le cap de la fiabilité du projet, la question budgétaire va inévitablement se poser. On pourrait, par exemple, financer ce capital de base grâce aux impôts successoraux qui seraient augmentés. Financer en partie par une augmentation des impôts sur les droits de succession, c'est en quelque sorte une manière de rendre leur part du gâteau à ces familles qui contribuent d'une manière plus importante à la sécurité sociale. Ce principe est similaire à celui appliqué pour les allocations familiales. C'est une forme de redistribution pour ces familles plus riches et leurs enfants.
Vous partez donc du principe que les jeunes seraient tous responsables face à cette somme d'argent qui leur serait léguée ?
Oui. Il faut introduire une certaine dose de confiance lorsqu'on prend ce genre d'initiative. Certes, il y aura toujours des abus, des jeunes qui placeront mal leur argent, qui le dépenseront mal. Et c'est justement pour cela qu'il y a tout un rôle éducatif à instaurer pour les accompagner face à ce capital.
Entretien : Louise Vanderkelen
Le capital de base dans l'histoire
Le capital universel est une somme d'argent délivrée par un État ou une communauté à tous ses membres, sans condition. Le premier à avoir théorisé ce concept est l'intellectuel américain Thomas Paine (1737-1809) qui proposa, dans son ouvrage La Justice agraire (1797) l'idée d'une "dotation universelle". Il l'imaginait comme un dédommagement foncier versé à l'ensemble de la population en compensation de la privatisation des terres qui accompagnait alors le développement de l'économie de marché.
Non, Philippe Van Parijs, philosophe et économiste, Chaire Hoover d'éthique économique et sociale, UCLouvain
À un niveau modeste, l'idée est sympathique. Mais léguer un capital de base conséquent aux jeunes renforcerait les inégalités. Certains l'utiliseront à bon escient, d'autres le dilapideront. Mieux vaut un revenu mensuel universel à vie.

Pour lancer les jeunes dans la vie, que pensez-vous de l'idée de leur octroyer un capital de base à leurs 18 ans ?
Si ce capital universel légué aux jeunes en une ou plusieurs fois est modéré, je trouve l'idée sympathique. Mais il importe de l'intégrer avec ce qui existe, en particulier les allocations familiales pour les jeunes adultes qui poursuivent des études. Ces allocations ne profitent donc pas à ceux qui n'ont pas cette chance. Un capital de base attribué à toutes et tous dans la tranche d'âge concernée corrigerait cette injustice.
Par contre, vous êtes opposé à un capital de base beaucoup plus important.
Oui, parce qu'elle devient alors une alternative à la mise en place d'un revenu universel mensuel dont chacun pourrait bénéficier tout au long de sa vie. Il vaut mieux recevoir chaque mois de notre existence un montant, certes modeste mais sûr, que de recevoir une grosse somme d'argent en début de vie adulte. Un revenu universel attribué chaque mois à chacune et chacun sans condition préalable est un bien meilleur outil pour combattre les inégalités de revenu et de pouvoir.
Dans votre livre écrit avec Yannick Vanderborght, "Le revenu de base inconditionnel", vous écrivez : "La liberté, après tout, c'est aussi la liberté de se tromper. Si l'on veut garantir la liberté pour tous et assurer de vraies opportunités à chacun, nous n'avons toutefois pas le moindre doute sur le fait qu'un revenu de base mensuel de 1 000 dollars est préférables à un 'équivalent' hors intérêt de 250 000 dollars". Pourquoi ?
En 1999, deux professeurs de Yale, Bruce Ackerman et Anne Alstott ont publié un livre, The Stakeholder Society , dans lequel ils proposent de payer 80 000 dollars en quatre tranches annuelles à tous les jeunes Américains à partir de 18 ans. Dans ce passage de notre livre, nous expliquons pourquoi, même du point de vue de la liberté, un revenu de base est préférable à un tel capital de base. Une grosse somme d'argent donnée au début de la vie serait utilisée de manière très inégalement efficace par des bénéficiaires d'origines sociales différentes. Certains, grâce à leurs contacts ou aux conseils dont ils disposent dans le cercle familial ou ailleurs, en feront un très bon usage. Ils placeront cet argent et réaliseront un investissement qui leur profitera tout au long de leur existence. D'autres, au contraire, utiliseront volontairement ou involontairement très mal ce capital. Ils le dilapideront très rapidement, que ce soit en organisant une grande fête, en investissant la totalité de la somme dans une formation qui ne conduit à rien, ou en se lançant dans une start-up qui fait faillite en très peu de temps.
Quels sont ces facteurs sociaux que vous évoquez et qui influenceraient la bonne gestion du patrimoine ?
Cela peut être simplement le fait que certains jeunes disposent, pour toute une série de raisons liées à leur trajectoire scolaire, d'une bonne formation, tandis que d'autres souffrent d'un handicap depuis la maternelle. Deuxièmement, il y a le contexte familial. Il ne s'agit pas uniquement de pouvoir se faire conseiller par papa ou maman, mais aussi de jouir des réseaux de relations dans lesquels les familles sont insérées de façon très inégale. Tout cela a pour conséquences qu'une gestion saine du patrimoine est évidente pour certains, alors qu'elle est pratiquement impossible pour d'autres. Au final, ce capital de base, qui viserait à réduire les inégalités, les renforcerait. À certains, on offrira donc un cadeau qui produira beaucoup de fruits, et à d'autres on léguera une somme qui sera immédiatement gâchée.
Vous partez donc du principe que tous les jeunes ne seraient pas responsables face à une telle somme ?
Il n'y a évidemment pas que les jeunes qui font des gaffes. Si l'on souhaite promouvoir autant que possible la liberté réelle de toutes et tous, y compris les plus vulnérables, il est bien plus préférable de donner un revenu de base modeste et stable tout au long de l'existence qu'une énorme somme au départ.
Entretien : L.V.