Comment les politiques doivent-ils réagir aux attaques sur le Net ? Quatre experts leur répondent
Après avoir été la cible d'insultes et de menaces sur les réseaux sociaux, le ministre germanophone de l'Enseignement, Harald Mollers (ProDG), a annoncé le 15 septembre dernier qu'il démissionnait de ses fonctions. Caroline Désir (PS), ministre francophone de l'Éducation, a subi elle aussi de nombreuses attaques et lui a adressé un message de soutien. Comment nos élus doivent-ils comprendre ces invectives répétées sur Internet et y réagir ?
- Publié le 22-09-2020 à 09h59
- Mis à jour le 22-09-2020 à 10h08

L'avis de Sandrine Roginsky, sociologue, spécialisée en communication politique et publique, médias et réseaux sociaux
Pour limiter les excès, pourquoi ne pas ajouter une "charte du débat" aux conditions d'utilisation des plateformes ?

Comment expliquez-vous que nos élus soient régulièrement victimes d'insultes, voire de menaces, sur les réseaux sociaux ?
D'abord, parce qu'on ne retrouve pas sur les réseaux sociaux de modérateur humain. Ensuite, parce que ce sont souvent des plateformes où l'espace dédié à la rédaction est limité, ce qui ne permet pas d'entretenir un véritable débat. De plus, ces réseaux sociaux sont accessibles à tous. Il s'agit d'espaces ouverts dans lesquels on retrouve des personnages politiques. Dans une période de crise de confiance, cela ouvre la porte à tous les excès que l'on peut connaître aujourd'hui. Il ne faut pas non plus oublier que les compétences pour débattre ne sont pas innées. Les attaques personnelles sont quand même beaucoup plus simples en termes d'argumentation que les invectives portant sur des idées. Observez les débats sur le voile en France et sur la place des vélos en Belgique. Les personnalités publiques ne sont pas les seules à en souffrir.
Les femmes politiques sont-elles plus souvent cyberharcelées que les hommes ?
Je n'ai pas cette impression. Par contre, les registres d'attaque utilisés ne sont pas les mêmes. Les femmes vont être attaquées sur leur physique et leur tenue plutôt que sur leurs idées. Un bel exemple est le débat sur la tenue des jeunes lycéennes en France.
Comment apaiser ces tensions et permettre le développement d'un véritable débat d'idées ?
On peut toujours signaler les messages aux plateformes, mais cela reste compliqué car les règles du débat ne sont pas clairement définies. Il faudrait que l'internaute, avant d'intégrer un espace de débat sur le Net, accepte les conditions de celui-ci, sous la forme d'une charte, d'un engagement véritable. On pourrait ajouter ce paragraphe à valider à la suite des conditions d'utilisation classiques, qui ne concernent quant à elles que l'usage des données personnelles.Entretien : Louise Vanderkelen
L'avis de Jacques Folon, juriste, spécialisé dans le droit relatif aux réseaux sociaux, professeur à l'Ichec
Si un abus peut être signalé au réseau concerné, il ne faut pas préciser davantage la loi contre le cyberharcèlement.

Comment une personnalité politique peut-elle réagir lorsqu'elle est attaquée sur les réseaux sociaux ?
La première question à se poser est de savoir s'il est pertinent pour l'élu visé de réagir. C'est une stratégie comme une autre. Paul Magnette ne réagit par exemple jamais, au contraire de Georges-Louis Bouchez. Si le politique porte plainte, la première démarche qu'il peut entreprendre est de l'annoncer sur le réseau social. Cela aura certainement un effet dissuasif chez ses détracteurs. Si la personnalité politique est attaquée sur sa couleur de peau ou sur sa religion, il est alors tout à fait logique qu'elle riposte en justice. Par contre, elle doit pouvoir, selon moi, être attaquée sur ses compétences. Les citoyens ont le droit à la critique. Il ne faudrait pas détricoter la liberté d'expression. Le politique a également la possibilité de signaler l'abus au réseau social. Facebook, Twitter et autres analysent alors ces signalements à l'aide de robots et décident eux-mêmes si le compte de l'accusé mérite d'être supprimé ou pas.
Ne faudrait-il pas préciser davantage la loi sur le cyberharcèlement pour la rendre plus efficace ?
La réglementation sur le cyberharcèlement est en effet très vaste mais elle permet au jury d'apprécier les plaintes au cas par cas et de déterminer s'il s'agit véritablement de harcèlement. Si la loi est trop précise, les juges seront privés de leur liberté d'interprétation. Le discours politiquement correct risque alors de l'emporter.
Que pensez-vous de l'idée d'interdire l'anonymat sur Internet ?
Cette mesure serait compliquée à mettre en place. Devrions-nous instaurer un processus de certification et nous connecter avec notre carte d'identité ? Ces réseaux sociaux seraient alors en possession de données personnelles très précieuses…
Un élu ne risque-t-il pas de rencontrer des difficultés à porter plainte à l'encontre d'un faux profil ?
Pas du tout. Si une plainte est déposée au pénal, une collaboration entre les autorités judiciaires et les plateformes est établie, ce qui permet de tracer le véritable auteur des messages. Entretien : L.V.
L'avis de Jean-François Mahieu, attaché de presse de Caroline Désir, ministre de l'Éducation FWB
Nous supprimons les publications injurieuses ou menaçantes et bloquons également l'accès aux personnes qui tombe dans le harcèlement.

À quoi servent les réseaux sociaux ?
Ils offrent aux hommes et femmes politiques l'opportunité de rendre compte de leurs actions rapidement et directement à un nombre important de citoyens et de répondre à leurs questions. À ce titre, la présence et l'accessibilité des politiques sur les réseaux sociaux peuvent même contribuer à renouer la confiance entre eux et les citoyens. C'est encore plus vrai dans le contexte de crise sanitaire, alors que les mesures prises par notre ministre doivent être connues et comprises de tous.
Mais il y a aussi des dérapages…
Oui, malheureusement, les réseaux sociaux servent aussi de défouloir à certains, souvent anonymes. Régulièrement, des commentaires inappropriés et agressifs pullulent sous un post, sans lien direct avec le contenu de celui-ci. Face à ces comportements devenus fréquents se pose la question de la pertinence de rester ou non sur les réseaux sociaux. Mais les quitter aurait pour conséquence de priver la très grande majorité des abonnés de la ministre d'informations qu'ils attendent sur le fonctionnement de notre enseignement.
Comment réagissez-vous face à ceux qui se défoulent ?
De façon simple et assumée : nous ne tolérons à aucun moment ce type de commentaires sur nos réseaux sociaux. Nous modérons systématiquement les différentes plateformes et supprimons les publications injurieuses, agressives ou menaçantes. Nous bloquons aussi l'accès aux personnes dont les propos dépassent l'acceptable ou peuvent être considérés comme harcelants. La ministre est en droit de refuser de donner une visibilité publique, sur ses propres réseaux sociaux, à de tels contenus. Bien entendu, il est à nos yeux essentiel que la liberté d'expression soit garantie sur les réseaux sociaux de la ministre. Le débat y est même encouragé (nous essayons de répondre aux interpellations). Chacun peut, en toute liberté, partager son ressenti, commenter les décisions prises ou les critiquer. Mais cela doit se faire dans le respect de chacun. Tout comme dans le monde non virtuel.
L'avis de Christophe Bourdon, auteur, humoriste. "Le Dard du bourdon" sur La Première RTBF
Internet, c'est la version moderne du goudron et des plumes du Far West. Toujours réfléchir aux conséquences avant de lâcher un statut sur FB.

Lundi matin, "Le Dard du bourdon" a piqué Benoît Closson, bourgmestre de Wellin, qui, s'étant déchiré le ménisque, recherchait sur Facebook un chauffeur bénévole pour conduire sa Tesla. Il avait déjà récolté pas mal de commentaires négatifs. Quel conseil lui donner pour l'avenir ?
Effectivement, d'autres sur les réseaux sociaux l'avaient allumé avant moi. C'est vrai qu'en cas de bad buzz j'alimente la machine plutôt que je ne résous le problème. S'était-il rendu compte de ce qu'il a mis comme statut ? Je m'interroge, avec mordant et humour. Il a sans doute suivi l'académie de gestion des réseaux sociaux de Georges-Louis Bouchez : parlez de moi, parlez de moi, il en restera toujours quelque chose. Mon principal conseil ? Toujours réfléchir aux conséquences avant de lâcher un statut sur FB. Il faut se mettre à la place des autres et faire preuve d'un minimum de retenue, voire de pudeur, pour ne pas tomber dans l'indécence. Pourquoi M. Closson a-t-il mis un statut public ? Pourquoi ne pas l'avoir paramétré que pour ses "amis" ?
Aujourd'hui, il s'en mord les doigts.
Une fois qu'on est pris dans la machine, il est difficile d'en sortir. Faut-il faire le mort ? Ma méthode est qu'il vaut mieux en rire - sauf en cas de faute grave - ou faire preuve d'humilité et oser avouer "OK, j'ai fait une erreur." Parce que le droit à l'oubli n'existe pas pour le tribunal populaire d'Internet. Internet, c'est la version moderne du goudron et des plumes du Far West.
Y a-t-il aujourd'hui davantage d'attaques à l'égard des politiques ou les politiques ont-ils un cuir moins épais ?
On récolte ce qu'on sème. Plus on met de statuts sur FB, plus on s'expose à des critiques. D'autant plus quand le politique veut se mettre en avant. "Et en quoi ça me concerne ?", se demandent la majorité des citoyens, pas si naïfs que ça. Beaucoup de politiques font leur boulot sans vouloir trop apparaître sur les réseaux sociaux. La meilleure façon de parler de la politique sur Internet serait de parler davantage des actions et des faits et moins de soi. Est-ce pour cela qu'aujourd'hui on attaque de plus en plus le messager plutôt que le message, la personne plutôt que le discours ?
T.Bo.