L'islamo-gauchisme existe-t-il vraiment? Face-à-face entre Mohamed Sifaoui et François Gemenne
À un an de la présidentielle française, des voix s'élèvent pour dénoncer l'islamo-gauchisme, censé désigner une alliance objective entre l'extrême gauche et l'islamisme. Y compris dans les universités, au point que la ministre française de l'Enseignement supérieur a commandé une enquête. Mais ce terme recouvre-t-il bien une réalité ?
- Publié le 06-05-2021 à 16h32
- Mis à jour le 07-05-2021 à 11h39

Oui, pour Mohamed Sifaoui, journaliste et auteur du livre-enquête "Les fossoyeurs de la République" (Éditions de l'Observatoire)
"Des universités aux sphères intellectuelles d'extrême gauche, la complaisance envers l'islamisme rogne les valeurs d'universalisme, de laïcité et d'humanisme de nos démocraties. Parfois par naïveté, mais aussi par cynisme et calcul politique."
En France, la ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a demandé une enquête sur l'islamo-gauchisme dans les universités. Est-ce à dire que les universitaires, en France mais aussi en Belgique, sont complaisants en ce qui concerne le danger islamiste ?
Depuis toujours, l'université est un lieu sanctuarisé. C'est un lieu de savoir. Tous les avis sont soumis à la discussion et au débat. Avec des arguments contradictoires, de construction et de déconstruction. Or, il y a un problème qui se pose depuis un certain nombre d'années. Ce qu'on a observé à l'ULB par exemple, c'est que quelqu'un comme Tariq Ramadan (théoricien d'un islam politique, NdlR) était bienvenu et acclamé à plusieurs reprises, et que quelqu'un comme Caroline Fourest (militante laïque, NdlR) était stigmatisée, harcelée, diabolisée, etc. Au nom de quoi ? Est-ce la démocratie ? Est-ce que c'est digne d'un débat universitaire ? Je ne crois pas. J'ai également connu ce genre de problèmes avec la Sorbonne, à Paris, qui m'avait sollicité pour créer un module pour des policiers, douaniers, agents administratifs mais où s'étaient aussi inscrits des imams, des musulmans… intéressés de savoir comment s'opère le phénomène de radicalisation. Et tout à coup me voilà confronté à un groupe d'enseignants, d'étudiants, des associations qui ont fait pression : le module a été annulé quatre jours avant son lancement. Au nom de quoi ? D'un titre : "Les signaux faibles - études des processus de radicalisation". C'est ça la démocratie ?
Dans votre livre, vous expliquez que l'extrême gauche est fascinée par le côté révolutionnaire des islamistes. De là à en faire des alliés objectifs, vraiment ?
Il y a de la naïveté. Qui vient de la culture catholique européenne qui voit du bien partout. Mais naturellement il y a énormément de cynisme et de calcul politique. Lorsqu'on lit Chris Harman, idéologue britannique qui a écrit Le Prophète et le Prolétariat, il dit clairement qu'il faut s'allier avec les islamistes car ils ont une capacité révolutionnaire. C'est une figure importante du trotskisme britannique qui écrit ça, ce n'est pas moi qui l'invente. De même, quand les islamistes écrivent qu'il faut se reposer sur l'extrême gauche pour créer un antagonisme avec l'extrême droite et créer le chaos dans une société, je n'invente rien : cela se trouve dans Dark Flag, un de leur magazine de propagande ! Donc je ne comprends pas qu'une partie de l'élite intellectuelle - par dogmatisme - refuse de voir la vérité, et se suffise d'une posture, qui consiste à dire : "Je suis de gauche, dans le camp du bien." Mais je suis de gauche aussi ! Et c'est parce que je suis de gauche que je suis aussi laïque, anticlérical, et égalitaire.
Le néologisme "islamo-gauchisme" a été forgé par le philosophe français André-Pierre Taguieff, au début des années 2000. Terme qui a, depuis, beaucoup circulé dans des cercles d'extrême droite. Sa popularisation actuelle n'est-elle pas une victoire éclatante pour Marine Le Pen, à moins d'un an de la présidentielle française ?
Concernant Pierre-André Taguieff, je ne le considère ni comme un militant ni comme un universitaire d'extrême droite. L'ayant interrogé plusieurs fois, il n'y a rien, ni dans ses livres, ni dans ses déclarations, indiquant qu'il est d'extrême droite. Bien au contraire. Je pense qu'il en a une détestation totale. Quand il utilise ce néologisme pour la première fois, il constate une convergence dans des manifestations - parfois très antisémite par ailleurs - au lendemain de la seconde Intifada, entre des milieux gauchistes et islamistes. C'est une convergence que j'ai pu observer pendant mon enquête, et à plusieurs moments. Maintenant, est-ce qu'un mot, une fois utilisé par l'extrême droite, est interdit, et ne peut plus être utilisé ? Je suis contre cette idée. Je crois au contraire que quand il y a des phénomènes réels, il faut les enlever à l'extrême droite. S'il faut combattre un phénomène, il faut le combattre avec les armes d'un démocrate. Et si je suis très clair avec les islamistes, je suis également intransigeant en ce qui concerne le fait que tout musulman doit pouvoir vivre son culte librement. Je ne suis pas de ceux qui disent que derrière chaque immigré il y a un terroriste en puissance. Je dirais même que, contrairement à ce qu'on croit, la montée de l'islamisme profite à l'extrême droite et non à l'extrême gauche.
Non, pour François Gemenne, chercheur, enseignant et auteur de l'ouvrage "On a tous un ami noir" (Éditions Fayard).
Selon vous, parler d'islamo-gauchisme, notamment dans les universités, relève d'une forme d'imposture. Pourquoi ?
On est dans un contexte de chasse aux sorcières contre les chercheurs. C'est une imposture parce que les chercheurs ne se font pas élire par les populations musulmanes. Donc l'idée que des chercheurs universitaires cherchent à aller racoler des voix d'électeurs musulmans est absurde. Ce n'est pas comme cela que fonctionnent les universités.
Pourquoi les universités sont-elles vues comme des repaires de "gauchistes" ?
Les universités et particulièrement les départements de sciences sociales ont la réputation d'être peuplées d'universitaires plutôt de gauche, voire gauchistes. Même si cela dépend évidemment beaucoup des universités. En France, Assas, Dauphine ou Lyon 2 sont des facs de droite, très clairement. À l'inverse, Paris 8 ou Paris 13 sont clairement marquées à gauche. Dans les universités belges, l'ULB est historiquement plutôt marquée à gauche, l'ULiège sans doute davantage marquée à droite. Mais il faut souligner que l'on y trouve en réalité des gens de toutes tendances politiques. Dire que les universités sont des repères de gauche ou de gauchistes, c'est à mon avis avoir une très grande méconnaissance des universités. Mais il est vrai que si vous faites de la recherche sur des questions de discrimination, d'égalité ou d'inégalité, on ne va pas se mentir : c'est que vous avez une sensibilité plutôt de gauche. Ce ne sont pas des sujets traités par des gens de droite…
L'an passé, des militants d'extrême gauche ont essayé d'empêcher la venue de deux membres de "Charlie Hebdo" à l'ULB. N'est-ce pas symptomatique d'un réel aveuglement vis-à-vis des ravages de l'islamisme ?
Distinguons d'abord les enseignants et les chercheurs des étudiants. Les professeurs ne sont pas responsables du comportement des étudiants. Deuxièmement, l'extrême gauche est une posture séduisante pour certains étudiants. En raison de leur âge, il y a sans doute plus de gens de gauche que de gens de droite en leurs rangs. Plusieurs personnalités socialistes, voire de droite, ont fait leurs armes au Parti communiste ou à la Ligue communiste révolutionnaire. Vous connaissez le dicton : on naît à gauche et on meurt à droite. Donc je comprends assez bien qu'à 18, 20 ans, quand l'esprit s'ouvre à tout un tas de problématiques sociales, un certain nombre d'étudiants soient séduits par des thèses radicales d'extrême gauche.
Sans percevoir qu'ils soutiennent parfois, directement ou indirectement une doctrine islamiste ?
Il est normal que l'on soit un peu aveuglé par certaines choses quand on a 18 ou 19 ans. Mais cela a toujours été comme cela. Les étudiants qui étaient sur les barricades en 68 étaient aussi d'extrême gauche. Et j'ai même envie de dire que l'extrême gauche était alors bien plus influente dans les universités qu'elle ne l'est maintenant.
Diriez-vous que la reprise du terme "islamo-gauchisme" par le gouvernement français est une victoire éclatante pour l'extrême droite, qui l'a activement promu ces 20 dernières années ?
Absolument. Je suis effrayé par la manière dont l'extrême droite parvient à imposer son vocabulaire dans le débat public, notamment en France. Y compris auprès de certains ministres, à l'image de Jean-Michel Blanquer (ministre de l'Éducation nationale, NdlR), Frédérique Vidal (ministre de l'Enseignement supérieur), Marlène Schiappa (chargée de la Citoyenneté) et Gérald Darmanin (ministre de l'Intérieur), qui sont très sensibles à la question laïque, mais qui vont parfois chercher à masquer le vide abyssal de leur action politique avec des combats un peu "matamoresques". Dans le chef de Frédéric Vidal, cette déclaration sur l'islamo-gauchisme est très grave car elle récupère à son compte un terme très connoté d'extrême droite, et surtout parce qu'elle lance une enquête en forme de police de la pensée. Cette enquête consiste à aller ficher les chercheurs en fonction de leurs opinions politiques. Si on fichait les chercheurs et universitaires d'extrême droite à l'ULB à l'ULiège, ou à l'UCLouvain, imaginez le tollé que cela ferait…
Historique
Côté francophone, c'est au philosophe français Pierre-André Taguieff que l'on attribue le néologisme "islamo-gauchisme", que celui-ci a évoqué pour la première fois en 2002 dans son livre La nouvelle judéophobie.
Si le terme est bien de son fait, c'est cependant à Chris Harman, journaliste, historien et militant trotskiste britannique, que Taguieff attribue l'idée d'alliance objective entre l'extrême gauche et l'islamisme, du fait d'intérêts révolutionnaires communs circonstanciés - notamment si un État se comporte de manière raciste envers des minorités. Une alliance temporaire décrite dans l'article "Le Prophète et le Prolétariat", paru à l'automne 1994 dans l'International Socialism Journal.
Pierre-André Taguieff vient pour sa part de publier Liaisons dangereuses, islamo-gauchisme, islamo-nazisme (éditions Hermann), où il revient notamment sur les convergences entre l'islam politique et les extrémismes politiques.