Pourquoi le Covid nous rend tendus et agressifs
Dans les magasins, en famille, entre amis... Notre société semble plus irascible depuis la crise sanitaire. Perte d'autonomie, incertitude et contacts difficiles font augmenter la tension au sein de la population. Quatre conseils, si vous faites face à un comportement agressif.
- Publié le 30-09-2021 à 13h00

Où est le temps où des philosophes déclaraient ce virus vertueux ? "Il nous rend meilleurs", clamaient-ils au printemps 2020, nous amenant à repenser le monde et à enfanter d'incroyables élans de solidarité. Voilà qu'il montre aujourd'hui son côté obscur, créateur de tensions et instigateur de mauvais comportements. Au Canada, un homme de 73 ans a été tué par la police, après avoir refusé de porter un masque dans une épicerie. En Allemagne, un employé de station-service a été abattu par un client anti-masque. Ces faits divers extrêmes sont-ils représentatifs d'une société de méfiance, de peur et de haine que nous érigeons ? Oui, selon notre sondage. Après 18 mois de crise sanitaire, notre vivre-ensemble semble se fracturer à coups de défiance, de tensions et d'agressivité.
Pourquoi cette agressivité ?
Ineke Van den Zegel, conseillère psychosociale pour Idewe, société spécialisée dans la prévention et la protection au travail, est coauteure avec Ellen Delvaux d'un livre de référence en Flandre, Agressiewijs. Gids voor agressie op het werk . Ces derniers mois, son service a multiplié les interventions et formations "Comment faire face à l'agressivité", "souvent pour des professions en contact avec des clients comme les magasins ou les services accueil". Comment explique-t-elle cette tendance grandissante ? "Notre besoin d'autonomie fait face à une perte de libertés, notre vocation à la solidarité est restreinte par des contacts difficiles et notre volonté de contrôle de la situation est ébranlée par quantité d'incertitudes dues à des règles peu claires (sur le port du masque, le pass sanitaire, les accès, etc.). Tout cela augmente le niveau de stress et de tension. Il suffit alors d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres et conduire à de l'agressivité verbale ou physique."
L'incompréhension entre les non-vaccinés et les vaccinés pèse également. Des non-vaccinés se sentent discriminés et exclus. Ils seraient devenus les nouveaux boucs émissaires, comme l'affirme sur notre site Débats Vincent Laborderie, politologue (26/09/21). En face, des autorités médicales et politiques (comme Alexander De Croo et Elio du Rupo) leur reprochent leur irresponsabilité et un usage égoïste de leur liberté. Le clivage occupe violemment les réseaux sociaux. Entre amis, en famille, il n'est pas rare que certains demandent de ne pas aborder la question. Le terrain est miné. Ce n'est plus leur opinion que certains défendent mais leur conviction. Et les divergences au sein de la société et sur les réseaux sociaux (amplifiées à cause de l'anonymat) s'exportent sur les lieux de travail. "Là aussi l'effet groupe est recherché, confie Ineke Van den Zege. On n'est alors plus dans un conflit entre deux personnes, mais dans un ce qu'on appelle un 'hyperconflit' entre deux groupes. Ça se complique et c'est assez difficile à désamorcer."
Conseils face à un comportement agressif
Alors que faire ? Même en temps de crise, les comportements agressifs doivent rester inacceptables ! "Ils affectent toutes les parties concernées", souligne la spécialiste de l'agressivité.
De façon préventive, pour éviter les agressions, les employeurs, responsables de salle de sport ou leaders d'une bande de copains doivent donner un signal clair à tous ceux qui entrent dans le bâtiment ou le groupe : "Ici, on dit non à toute forme d'agression." Un message visuel à l'entrée ou sur un écran peut aider. Vous pouvez aussi placer un portemanteau à l'entrée avec le message suivant : "Laissez votre agressivité au portemanteau."
Et si vous faites face à une agression, voici quatre conseils utiles.
1. Tentez de rester calme, dans votre façon de parler et d'agir. Si vous ressentez de la colère ou de la peur, essayez de ne pas la laisser paraître. Parce que, si vous aussi manifestez de la colère, une lutte de pouvoir se déclenche et la situation peut dégénérer rapidement. Si vous montrez votre anxiété, l'agresseur pourrait y voir un signal et persister dans son agression. Si vous restez calme, il y a plus de chances que l'autre personne redevienne elle aussi calme. Nous avons en effet tendance à reproduire le comportement des autres.
2. Montrez de la compréhension. L'agressivité est souvent une manière (inappropriée) de faire savoir que des besoins ou exigences ne sont pas satisfaits. La frustration est le moteur de l'agressivité. En montrant écoute et compréhension vous lui montrez votre implication et indiquez que vous comprenez la gravité de la situation. C'est aussi le signal que le message est passé, et qu'il n'est plus nécessaire de le transmettre par un comportement agressif.
3. Si la compréhension ne suffit plus, fixez une limite. Face à une escalade du conflit, nommez calmement et brièvement ce que vous voyez chez l'agresseur (restez-en aux faits) et limitez son comportement, tout en proposant une alternative. Par exemple : "Soit vous arrêtez de crier, soit je vais devoir mettre un terme à cette discussion." En lui proposant un choix, vous lui conférez du pouvoir et votre agresseur pourrait s'apaiser.
4. Votre sécurité prime. Si la situation menace de devenir dangereuse, c'est la seule règle.
Une crise fait ressortir le mal mais aussi le bien en l'humain. Il est plus important que jamais d'être là les uns pour les autres, de parler d'un incident et de prêter une oreille attentive.
Ce que vous en pensez
Dans les magasins, à table entre amis, sur les routes ou les réseaux sociaux, ressentez-vous une tension particulière depuis la crise sanitaire ? Nous vous avons posé la question sur lalibre.be et vous avez été près de 200 à nous répondre. Une écrasante majorité d'entre vous (85 %) ressent une telle fébrilité dans sa vie quotidienne et la relie au contexte de la crise sanitaire et à ses conséquences. Pour d'autres, (15 %) l'irascibilité actuelle ne peut être généralisée, ou n'est pas liée au Covid.
Vos avis sur Lalibre.be
On cherche des responsables
La tendance actuelle à chercher un ou une responsable (plutôt que de réfléchir sur les causes objectives et notre éventuelle responsabilité) crée un clivage dans la société (pour l'instant, entre vaccinés et non-vaccinés ; précédemment, entre les personnes qui respectaient les règles et celles qui les enfreignaient…). Cette tendance est renforcée par les politiciens, qui l'utilisent à leur avantage. Cela devient un cercle vicieux. Caroline, 38 ans
L'impatience a gagné
Il y a de l'impatience aux guichets des services publics, où tout doit être instantané, parce que le Covid a accéléré la numérisation dans l'échange de documents avec le citoyen. Du coup, ce dernier veut que tout soit numérisé, même ce qui ne peut l'être, et sa réaction est immédiate, violente, épidermique. M., 44 ans
On assiste à une affaire Dreyfus
Il n'y a plus moyen de discuter entre les pro et les anti-vaccins. Cela devient une affaire Dreyfus. Oui ou non. Pas de milieu. Pauvres de nous. Ce qui m'inquiète, c'est que nous régressons. Il n'est plus possible de discuter. Blanc ou noir. Plus de nuances. Comment vont vivre nos enfants et nos petits-enfants ? J'ai peur. Olivier, 61 ans
Où est passé le bon Belge rondouillard ?
Je sens davantage de tension aux supermarchés, sur les routes, même dans les familles. Où est passé le bon Belge que la mythologie nous présentait avenant, rondouillard et sympathique ? Et comment expliquer cette évolution ? Le masque qui cache nos visages, nos sourires, nos expressions aptes à déjouer les conflits participe sans doute à cette tension. Notre appétit pour le confort et la sécurité doit jouer aussi, l'autre étant vu comme une menace. Mathilde, 27 ans
Une insatisfaction
Le monde change constamment et de plus en plus vite. Les crises créent des prises de conscience ponctuelles stressantes. Nous sommes nombreux avec des appétits trop grands [pour notre planète]. Ce contexte crée un ressenti d'insatisfaction, d'impuissance et de rupture toujours plus important dans la population, qui y répond, pour partie, par la violence. Pour résoudre cela, nous avons besoin de lien, de rencontre, de partage et surtout de perspectives… Autant de dimensions qui nous sont rendues plus difficilement accessibles par la situation sanitaire. […] Olivier, 39 ans
Non, au contraire…
Je pense que cette période chaotique nous a renvoyés face à nous-mêmes. À considérer la fragilité de nos vies et celles de nos proches. Surtout à réapprendre la préciosité du temps. Bref, à vivre l'instant et en jouir pleinement. Réalisons que chaque jour est un cadeau. Je suis heureux d'avoir été vacciné et de vivre dans ce pays de cocagne qu'est la Belgique. Je savoure un coucher de soleil sur la mer du Nord en sirotant une excellente trappiste de nos régions. Francis, 69 ans
