Question numérique, l’enseignement francophone semble à la traîne, surtout comparé à d’autres pays. Comment y remédier ? Entre autres initiatives, certains proposent, à l’image de l’ASBL EducIT, d’équiper directement les élèves d’ordinateurs portables. Au détriment de la pédagogie et de l’environnement ?

Un bon outil pédagogique pour Philippe Van Ophem, fondateur d'EducIT

Un ordinateur utilisé dans de bonnes conditions par des professeurs formés est un formidable outil pédagogique. Sa présence dans les classes permettrait également de réduire la fracture numérique à l’heure où tout le monde n’y a pas accès de façon équitable, surtout à l’école.

Votre ASBL participe à un projet pilote visant à équiper directement des élèves de secondaire (à partir de la quatrième) d’un ordinateur aux fonctions limitées (Chromebook). Vous mettez aussi l’accent sur l’accompagnement des professeurs. Est-ce un signe que le numérique est en train de devenir incontournable dans l’enseignement francophone ?

Pour mettre du digital dans les classes, il faut des machines. Et pour que les élèves puissent y avoir accès, il faut un modèle où un professeur, très simplement, peut proposer qu’on se serve de l’ordinateur durant cinq ou dix minutes - si cela a du sens dans le cours, bien sûr.

Quel est ce modèle ?

Les professeurs ont besoin d’accompagnement. En nous entretenant avec certains d’entre eux et les directions d’établissements, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une appréhension à utiliser le numérique, et ce pour deux raisons : ils avaient l’impression que leurs élèves étaient plus compétents qu’eux - ce qui est une croyance infondée - et qu’il était très compliqué de mettre en œuvre une utilisation technique des outils numériques. Même si le matériel arrive bien dans les écoles, on n’explique pas aux enseignants comment l’apprivoiser, ce qui le rend peu utilisé. Or, on peut régler de tels problèmes en travaillant école par école, et avec tous les acteurs concernés : si la direction est impliquée et s’organise avec le pouvoir organisateur pour qu’il y ait du wifi partout, tout devient beaucoup plus simple.

Lorsque vous rencontrez ces professeurs, comment cela se passe concrètement ?

Nous avons par exemple accompagné un professeur de mécanique qui travaillait uniquement sur papier ; et qui s’est rendu compte qu’à la sortie de leurs études les jeunes étaient directement confrontés au monde digital. Notre rôle a alors consisté à lui montrer les outils numériques, qui sont nombreux et gratuits, qu’il pouvait utiliser, par exemple pour faire des plans. De même, en mathématiques, où tout se construit d’année en année, l’accumulation de retard tout au long du secondaire est fréquent. Les professeurs sont donc parfois confrontés à des élèves qui n’ont pas les bases nécessaires, mais ils ne peuvent pas passer une heure de cours à rattraper ce qui aurait dû être acquis l’année précédente. Il peut alors renvoyer l’élève vers un site tel que "Khan academy", sur lequel il y a d’excellentes vidéos didactiques sur tous les sujets (maths, sciences etc.), ainsi que des séries d’exercices avec des corrections automatiques. Cela permet au professeur de faire de la remédiation sans prendre du retard sur son programme. Du côté des élèves, il y a un regain de motivation car c’est un média qui leur parle.

Cet ordinateur, même basique, a un coût, même faible, que les parents de l’élève doivent prendre en charge. Ne risque-t-on pas de creuser la fracture numérique entre les élèves ?

Notre souci principal, c’est justement de réduire la fracture numérique en Belgique. Qu’entend-on par là ? La fracture numérique est le fait que les gens n’ont pas le même accès au numérique. Cet accès varie fortement en fonction des moyens dont ils disposent ou de la région où ils habitent. Avec notre initiative, il s’agit de faire comprendre à nos jeunes qu’il est possible d’utiliser le numérique à des fins pédagogiques, intelligentes, intéressantes… Il y a dans le numérique des ressources illimitées, auxquelles les jeunes n’ont pas accès, ou presque pas.


Une machine, neuf critères

Pourquoi le Chromebook ? Pour que la solution pédagogique proposée par l’ASBL EducIT fonctionne, il fallait la machine adéquate… et abordable. Neuf critères ont donc joué, qui ont abouti au choix du Chromebook, un type d’ordinateur permettant surtout d’accéder à du contenu en ligne via le navigateur Chrome (Google).

Ces critères comprenaient un coût abordable pour la machine (310 euros dont 180 euros à charge des parents) et la maintenance (le Chromebook nécessite peu d’entretien), que cette machine soit munie d’un clavier (pour les travaux écrits), solide, et pourvue d’une interface d’administration (pour permettre à l’école de couper les accès aux réseaux sociaux pendant les heures de cours). Que ce matériel soit interchangeable (si un élève l’oublie, il peut emprunter un Chromebook de rechange et s’en servir comme si c’était le sien), et que les mises à jour soient totalement automatisées. Enfin, il était nécessaire que cette machine ait une bonne autonomie (8 ou 9 heures). Autant de critères que réunissait donc le Chromebook.


Une individualisation de l'enseignement selon pour Nico Hirtt, président de l’Aped (Appel pour une école démocratique)

L’enseignement est un processus qui nécessite une relation didactique entre l’enseignant et les élèves. Qui ne peut pas être remplacée par une relation entre l’individu et une machine. Cette tendance à l’individualisation de l’apprentissage est inquiétante.

Au sein de l’école, peut-on qualifier l’ordinateur d’outil pédagogique ?

Je ne suis pas un briseur de machine, et en tant que professeur de physique et de mathématiques je me suis servi régulièrement d’ordinateurs. Mais il faut s’interroger sur l’avantage réel que l’informatique peut apporter. Croire que parce que chaque élève aura son ordinateur il sera plus motivé, je n’y crois pas du tout. D’autant que l’effet de nouveauté qu’on pouvait avoir dans les premières années avec une tablette à l’école est désormais dépassé. Deuxièmement, même si l’élève doit être acteur de la construction de son savoir, cela ne veut pas dire qu’il doit être seul devant son écran. La construction du savoir est un processus collectif. Un processus qui se fait par l’échange entre un enseignant et un apprenant, ainsi qu’entre les apprenants eux-mêmes. C’est bien plus par un dialogue en classe que se construisent et se partagent les savoirs, que par la recherche individuelle sur son ordinateur.

Mais un accès décuplé au numérique devrait permettre d’accéder rapidement à des informations ou des exercices plus facilement et plus rapidement, non ?

Peut-être pour chercher des informations, des connaissances factuelles, empiriques. Mais construire ce savoir, un savoir conceptualisé, c’est tout différent : ça ne se trouve pas tout fait sur internet. Vous pouvez aller chercher des dates sur Wikipédia, mais comprendre l’Histoire est autre chose que lire un article sur l’Histoire. C’est un processus qui nécessite une relation didactique entre l’enseignant et les élèves ; une relation qui est essentielle et ne peut pas être remplacée par une relation entre l’individu et une machine. C’est l’aspect qui m’inquiète le plus sur le plan pédagogique : cette tendance à l’individualisation de l’apprentissage.

Le numérique est également de plus en plus critiqué à cause de son impact sur l’environnement.

Avec le modèle "un élève égale un ordinateur", on multiplie la demande en métaux rares. Deuxièmement, il y a un impact énergétique, notamment en termes d’émissions de CO2, qui est tout à fait direct. Aujourd’hui la part du numérique dans la consommation d’électricité mondiale atteint 10 %. Cette proportion est due pour une très grande part au stockage de données sur les méga-serveurs de Google ou Facebook, ou au transfert de données de plus en plus lourdes. Je ne dis pas que c’est le seul élément à prendre en compte dans ce qu’on appelle "l’école numérique", mais je pense qu’on n’en tient pas suffisamment compte dans la réflexion.

" Cyberécoles", "Cyberclasse", "École numérique"… cela fait quelques années que l’enseignement francophone établit des stratégies pour "numériser" l’éducation. À tort ?

Quand on gratte un peu les forces qui sont à l’œuvre derrière cela, on voit qu’il y a un certain nombre de lobbies qui poussent à présenter la transition numérique dans les écoles comme un mouvement nécessaire, inévitable, auquel on ne peut pas échapper… Exemple : si vous regardez le questionnaire adressé aux chefs d’établissements dans l’enquête Pisa, il y a une attention énorme accordée à la place du numérique dans les établissements scolaires. Cela montre que l’OCDE pousse à cette transition. Cet effet de mode que nous percevons autour du numérique me laisse sceptique : aussi bien pour des raisons d’ordre pédagogique que pour le type de société qui est valorisé derrière cela.

Le "cloud" façon Google, c'est vraiment vert ?

Quel est le coût environnemental des serveurs qui permettent de stocker les données en ligne auxquelles les élèves ont accès via le Chromebook ? Google l’assure, l’énergie que requiert le fonctionnement de ce que l’on appelle le cloud (nuage en anglais), est verte, vraiment verte : "L’intégralité de l’énergie nécessaire aux opérations Google dans le monde est compensée par des projets d’énergie renouvelable, ce qui englobe nos centres de données et Google Cloud" , explique la firme de Moutain View. Cette affirmation est-elle vraie ? A priori, oui : "En signant des contrats avec des parcs solaires et éoliens dans différentes régions du monde" , notait le quotidien Libération en 2018, l’entreprise est en théorie parvenue à "utiliser 100 % d’énergies renouvelables pour alimenter l’ensemble de ses services et ses bureaux, moyennant un investissement de près de trois milliards de dollars" . Reste que l’impact sur l’environnement des machines telles le Chromebook (ou tout autre ordinateur utilisé pour accéder à ces services en ligne) est non négligeable : qu’il s’agisse de l’extraction des métaux nécessaire à sa construction, ou de ce que devient la machine une fois obsolète (si celle-ci n’est pas recyclée).