Marie-Hélène Ska: "Si on ne ralentit pas, on aura 1 million de malades de longue durée en Belgique"
"Le modèle est épuisé", lance Marie-Hélène Ska (CSC). Salaires cornaqués, malades de longue durée à la pelle, tensions sur le marché du travail… Les marqueurs de l'épuisement sont nombreux. La secrétaire générale du syndicat chrétien appelle le gouvernement à retrouver sa crédibilité…

- Publié le 14-01-2022 à 07h02

Opposée à la loi sur la norme salariale, la secrétaire générale du syndicat chrétien (CSC), Marie-Hélène Ska, appelle à un débat à la Chambre sur la loi de 1996 sur la sauvegarde de la compétitivité, devenue obsolète, selon elle.
La récente sortie appuyée de certaines fédérations patronales (Feb, Voka) en faveur d'un gel de l'indexation des salaires vous reste en travers de la gorge…
Je ne vais pas m'exprimer sur ce qui est opportun ou pas dans l'expression patronale. Mais je constate que, dès qu'il y a une hausse de quoi que ce soit si ce n'est des dividendes ou des bénéfices, il y a une sortie médiatique de leur part pour crier au loup. Bref, l'année 2022 s'annonce comme l'année du changement dans la continuité de leur part (sourires)...
L'indexation des salaires fait mal en priorité aux entreprises, disent-elles…
On l'avait perdue de vue, mais l'inflation fait partie des cycles économiques. Là où je ne partage pas leur point de vue, c'est que cette inflation fait d'abord mal aux gens qui peinent à boucler leurs fins de mois.
Nous avons souvent été raillés quand nous le disions, mais c'est une réalité : l'indexation sert à maintenir un niveau de vie ; elle permet de ne pas être plus pauvre.
Aujourd'hui, avec une inflation à 6 %, on voit que près d'un million de ménages peinent à payer leurs factures énergétiques. Je ne nie pas qu'il y a un impact pour les entreprises. Mais faisons preuve de discernement : de nombreuses entreprises sont capables de répercuter sur leurs clients les hausses des coûts. Toutes les entreprises ne sont pas logées à la même enseigne. Cet oubli est ce qui m'agace le plus dans ces appels des fédérations patronales.
Face à l'indexation, les travailleurs ne sont pas non plus égaux…
C'est vrai. Certains sont indexés plus et plus vite que d'autres. L'idéal serait que l'indexation, pour tous, suive directement la hausse des prix, sans quoi certains continueront effectivement à être des banquiers prêteurs…
Plus fondamentalement, vous souhaitez revoir le mécanisme de formation des salaires, la fameuse loi de sauvegarde de la compétitivité de 1996… Le gouvernement a pourtant clairement stipulé dans la déclaration gouvernementale qu'il ne prévoyait pas sa révision.
Le gouvernement nous dit, d'un côté, qu'il ne veut pas inscrire la révision de la loi dans l'accord de gouvernement, mais, de l'autre, ce même gouvernement autorise les partenaires sociaux dans les entreprises à négocier des primes complémentaires ou des avantages extralégaux au-delà de la marge salariale (NdlR : de 0,4 % pour 2021 et 2022, en sus de l'indexation de 2,8 %). Le message du gouvernement est donc d'appeler à contourner la loi !
D'où l'initiative que vous avez lancée sous la forme d'une pétition sur le site de la Chambre pour que soit revue la loi de compétitivité de 1996. Pour que le débat soit lancé à la Chambre, il vous faut 25 000 signatures.
On en a déjà eu près de 8 000 en quelques jours. Oui, la loi actuelle manque totalement de souplesse. Ce combat sur la marge salariale n'est pas idéologique ou technique, il n'est pas non plus dirigé contre un gouvernement ou un autre. C'est juste un combat pour la dignité et la reconnaissance d'une juste rémunération. Cette norme, figée et illisible aujourd'hui, ne fait plus sens. Elle est incompréhensible. Il faut pouvoir examiner quelles sont les marges disponibles pour des hausses de salaire. On est bien conscient que ces marges ne sont pas les mêmes dans une très grosse entreprise de services informatiques ou pharmaceutique ou dans une petite PME active dans l'industrie. Il faut donc une base, une orientation sur la marge, à affiner au sein des secteurs, et parfois même au sein de sous-secteurs, d'activité. Le patronat souhaite un cadre très strict pour la formation des salaires, trop strict, mais, en revanche, il n'y en a pas pour les dividendes ou la distribution de bénéfices. On est au bout d'une logique. Le modèle est épuisé. Les travailleurs aussi. Je vais juste vous donner un exemple illustrant ce constat. Le secteur des titres-services, ce sont des gens, souvent des femmes, qui ont travaillé en première ligne pendant cette crise sanitaire. Des négociations sectorielles très dures ont eu lieu et ont échoué pour l'octroi d'une prime de 500 euros. Ces travailleurs/euses gagnent 11 euros de l'heure. Là, les limites de l'indignité ont été franchies. On ne peut donc plus fonctionner avec la loi de 1996 qui empêche une juste rémunération.
Un petit mot tout de même sur la facture énergétique, qui monopolise toute l'attention actuellement…
L'effort qui a été réalisé d'octroyer au premier trimestre le tarif social à un million de ménages ne suffira pas. Ce type de mesure a notre soutien, mais ce sont des mesures compensatoires structurelles dont on a besoin, dans une perspective de long terme. La baisse de la TVA n'est pas une mesure intéressante dans une perspective de long terme. Il faudra évidemment voir quelle sera l'ampleur des factures de régularisation, mais des mécanismes comme le cliquet inversé nous semblent plus opportuns. Des mesures de court terme comme les chèques ou la TVA, ce sont juste des emplâtres sur une jambe de bois. Ce qu'il faut surtout, c'est modifier la source de revenus pour y faire face. C'est pour cela que j'ai été très surprise de lire dans la presse que Paul Magnette ne croyait pas à une réforme fiscale. Or, il en faut une ! Une réforme de l'impôt des personnes physiques, qui globalise les revenus, permettra de mieux équilibrer la distribution des revenus. C'est d'ailleurs la seule manière d'éviter des problèmes de démocratie importants.
Quelle considération a le gouvernement pour la concertation sociale ?
La déclaration gouvernementale de la "suédoise" était celle qui utilisait le plus les mots "concertation sociale", mais on s'est pris une vraie gifle. Entre 2014 et 2019, la concertation sociale a été inexistante. Il y a aujourd'hui une vraie prise de conscience d'Alexander De Croo et de son gouvernement de la faire exister. L'agenda du Conseil national du travail est d'ailleurs surchargé de demandes d'avis. Je pense que même les libéraux se rendent compte qu'il n'y a pas d'économie s'il n'y a pas d'hommes et de femmes pour la faire tourner.
Il y en a d'ailleurs de moins en moins. Il y a beaucoup de postes vacants et de malades de longue durée…
C'est ce que je vous disais: on est au bout d'un modèle. Si on ne ralentit pas, ce ne sont pas 600 000 malades de longue durée qu'on aura, mais 1 million. Cela prendra un peu de temps, mais on doit réfléchir aux modes de production, et à la distribution des revenus. Il y a de plus en plus de gens pressés comme des citrons qui ne parviennent plus à gérer leur quotidien, leurs enfants, et de moins en moins de personnes qui persistent à s'accrocher à un système usé jusqu'à la corde.
Cette réflexion, sur les malades de longue durée, sur la flexibilité au travail, sur la semaine de quatre jours, vous a été confiée. Mais on sent que c'est tendu au sein des partenaires sociaux…
Certains ont remplacé le fétiche de la compétitivité par celui d'un taux d'emploi de 80 %. Ce qui est ridicule, parce qu'on peut atteindre ce taux de 80 % avec des temps partiels très facilement… Ce taux d'emploi de 80 % ne veut rien dire.
Cela étant, je constate que tous les partenaires sociaux sont désormais conscients qu'on ne peut pas continuer comme cela, qu'il y a là un vrai gaspillage humain. Mais il faut le reconnaître, le problème des malades de longue durée, c'est aussi une boîte noire. C'est une problématique très délicate. Le certificat médical donne assez peu de renseignements sur l'état du malade et la durée réelle de la maladie. Cette problématique renvoie vite à des jugements de valeur, et l'approche par sanctions (pour les travailleurs comme pour les entreprises), nous semble moralisatrice.
On ne résoudra le problème qu'en s'attaquant aux causes, et donc au fonctionnement du marché du travail. Il faut ouvrir la boîte noire, et comprendre qui est malade, pour mieux objectiver le débat (Quelle part d'hommes ou de femmes ? Dans quels secteurs ? Incapacité ou invalidité ? Etc.). Cela prendra un peu de temps, mais les partenaires sociaux sont bien décidés à s'attaquer à ce problème, et aux équilibres vie privée-vie professionnelle.
Les positions syndicales et patronales sont cependant opposées !
Il y a des écarts de positionnement importants et c'est logique. Ils reflètent des visions de société différentes. Je comprends les fédérations patronales qui sont confrontées à court terme à un manque de bras (métiers en pénurie, malades, etc.). Mais pousser pour qu'on travaille de jour comme de nuit, 10 à 15 heures par jour, chez soi ou sur le lieu de travail, etc., est le reflet d'un manque d'anticipation du monde patronal. Je souhaiterais vraiment qu'on réintègre une vision de long terme dans les entreprises sur la manière d'organiser le travail, et qu'on puisse instaurer un dialogue de qualité, qu'on quitte cette logique du just in time. Notre société a besoin de reprendre du souffle. La concertation est difficile parce qu'on est à un moment charnière, où un changement de paradigme semble inéluctable. La fin d'un modèle économique, la crise sanitaire, l'inflation qui redémarre, les tensions sur le marché du travail sont autant de marqueurs de ce besoin de changement. Le gouvernement en est pour partie conscient, mais il faut maintenant se donner les moyens d'aérer les mécanismes de notre marché de l'emploi, et d'ausculter ses mécanismes de subventionnement. Il n'est par exemple pas normal, avec la mesure "zéro coti", qu'une personne puisse avoir des droits à vie en matière de soins de santé, de pensions, sans payer un centime à la sécurité sociale. Quel message envoie-t-on aux autres travailleurs ? Il y va de la crédibilité du gouvernement de remettre de l'ordre là-dedans, de mettre fin aux abus…