Incident d'Ursula von der Leyen: quelles sont ces "forces inconnues" qui détraquent les GPS des avions? "C'est une sorte de crime parfait"
Un avion transportant Ursula von der Leyen a été dimanche victime d'un brouillage GPS. Un type de piratage dont le premier cas avait été recensé en septembre 2023 et qui inquiète les autorités de l'aviation.

- Publié le 14-12-2023 à 16h17
- Mis à jour le 01-09-2025 à 21h54

NdlR: cet article date de décembre 2023 mais revient dans l'actualité suite à l'incident survenu dimanche. Un avion transportant Ursula von der Leyen a en effet été victime d'un brouillage GPS attribué à la Russie alors qu'il survolait la Bulgarie.
Des systèmes GPS d'avions qui indiquent des positions éloignées de plusieurs dizaines de kilomètres de la réalité, d'autres qui deviennent inopérants en plein vol. Depuis la fin septembre 2023, de mystérieux brouillages ont lieu sur plusieurs voies aériennes commerciales au Moyen-Orient mais aussi en Afrique du Nord. "Il y a quelques semaines, le système de navigation GPS de mon avion n'a plus fonctionné durant une demi-heure alors que nous survolions le nord du Maroc", explique Alain Vanalderweireldt, commandant de bord pour la compagnie cargo DHL. Je n'ai toujours pas compris d'où venait ce brouillage." Le pilote en a toutefois la certitude : le dérèglement provenait d'une action humaine. "Aucun doute que cela venait de forces inconnues. Nos avions disposent de deux GPS et il est extrêmement rare qu'il y ait un dysfonctionnement." Si le brouillage classique des GPS ("jamming" dans le jargon) est connu des pilotes "depuis des années", il se limitait jusqu'ici à certaines zones bien définies, comme au-dessus d'Israël ou de l'île de Chypre. "Mais c'est la première fois que j'en ai été victime en survolant le Maroc", poursuit le commandant de bord. Les équipages ont appris à gérer ce type de brouillage "facilement détectable." "On déconnecte notre GPS et nous poursuivons en réactivant les instruments traditionnels qui travaillent en arrière-plan. On revient alors à l'ancienne méthode de navigation, avec des balises au sol comme dans les années soixante et septante."
"On peut imaginer tout type de conséquences"
Mais un autre phénomène, dont le premier cas a été recensé le 26 septembre dernier dans le ciel irakien, inquiète davantage les pilotes. Il est beaucoup plus vicieux et se nomme "spoofing" ou usurpation du GPS. Dans ce type d'attaques, les données GPS d'un avion sont manipulées "de manière discrète." Le but est que le système ne détecte pas la défaillance. L'aéronef navigue ainsi sur la base de fausses données et peut se retrouver à des dizaines de kilomètres, voire davantage, de sa position de vol. Ces dernières semaines, la FAA, l'autorité aérienne américaine, signale ainsi que certains avions "ont dévié de leur trajectoire de quelque 60 milles nautiques (110 km) et n'ont pu poursuivre leur route qu'à l'aide de vecteurs radar" sur une voie aérienne passant au-dessus de l'Irak.
Cette voie est fortement utilisée, notamment par les compagnies se rendant d'Europe vers les grands hubs aériens des pays du Golfe, comme Doha, Dubai ou Abu Dhabi. Plus récemment, elle est aussi empruntée par des compagnies occidentales qui, privées du ciel russe et israélien, doivent trouver des chemins alternatifs pour rejoindre certaines destinations asiatiques. Selon les autorités américaines, dans "au moins un cas" un avion civil, victime d'un spoofing, s'est retrouvé avec un "risque très imminent" de pénétrer, sans autorisation, dans l'espace aérien de l'Iran, soit bien loin des trajectoires prévues. Et cela sans que l'équipage de l'aéronef ne s'en rende compte. "Ce sont des zones tendues et on peut imaginer toute sorte de conséquences quand un avion dévie ainsi de sa trajectoire", s'inquiète Alain Vanalderweireldt.
"Cela nous oblige à un retour en arrière"
Tous les pilotes du monde ont en tête le crash du vol MH17, au-dessus du ciel ukrainien. D'après l'enquête, l'avion de la Malaysian Airlines aurait légèrement changé son plan de vol initial et aurait ainsi été pris pour cible par la milice prorusse, le confondant avec un aéronef militaire. "Le spoofing est bien plus déroutant pour les équipages d'avion qu'un simple brouillage classique de GPS, remarque le commandant de bord. C'est une espèce de crime parfait et un grand mystère technologique." Les pilotes d'un avion victime de "spoofing" ne verront ainsi pas de message d'erreur du système s'afficher, contrairement à ce qu'il se passe lors d'un brouillage classique de GPS. "Ce type d'attaques demande une véritable vigilance aux équipages pour pouvoir détecter les anomalies. Les données deviennent alors aberrantes, que ce soit au niveau de l'altitude ou du positionnement de l'avion." Fort heureusement, il n'y a pas encore eu d'incidents majeurs suite à ces piratages. "Mais cela fait travailler les équipages et les contrôleurs aériens. Le GPS est aussi plus beaucoup précis que les systèmes de navigation traditionnelle, remarque M. Vanalderweireldt. Cela nous oblige à un retour en arrière et cela complique les procédures. Donc, quelque part, si le but est de perturber le trafic aérien, il est atteint."
Reste la grande question : qui se cache derrière ces attaques ? D'après l'OPSgroup, dont font partie des centaines d'experts et pilotes, un tel type d'opération implique une organisation de type étatique, vu sa complexité. Le groupe, qui évoque "une faille fondamentale dans la conception de l'avionique" suite à ces attaques, a recensé une dizaine de spoofings sur trois grandes zones : près du Caire en Égypte, entre Israël et le Liban et en Irak. C'est dans cette dernière zone que les cas de piratage sont les plus nombreux. Selon l'un des experts du groupe, dans la région, tant l'Irak que l'Iran, l'Azerbaïdjan ou l'Arménie ont les équipements de guerre électroniques nécessaires pour atteindre les GPS des avions à une telle distance. Par le passé, l'Iran a aussi réussi à intercepter un drone en usurpant son GPS. Mais l'OPSgroup rappelle que les États-Unis et la Turquie ont des bases militaires dans la région. "Ces deux pays disposent d'équipements de guerre électronique capables de brouiller et d'usurper le GPS et il est possible qu'ils les aient déployés en Irak", développe un expert. Notons que cette nouvelle guerre électronique peut aussi être défensive. En octobre dernier, l'armée israélienne a ainsi avoué avoir augmenté le recours au "brouillage du GPS" dans la région afin de tenter de contrecarrer les attaques de drones par le Hamas et le Hezbollah.
"Il était évident que quelque chose n'allait pas"
Sur son site, l'OPSgroup recense une dizaine de cas de spoofing, avec le témoignage des équipages. "Dans l'espace aérien de Bagdad, nous avons perdu les deux GPS de l'avion et les deux iPads, explique ainsi le pilote d'un avion de type Embraer Legacy 650, en route de l'Europe vers Dubaï. De plus, l'IRS (la navigation inertielle, NdlR) ne fonctionnait plus. Nous n'avons réalisé qu'il y avait un problème que lorsque le pilote automatique a commencé à tourner à gauche et à droite, il était donc évident que quelque chose n'allait pas. […] Nous avons dû demander des vecteurs radar. Nous nous sommes éloignés de notre trajectoire d'environ 80 miles nautiques (près de 150 kilomètres). Au cours de l'événement, nous avons failli entrer dans l'espace aérien iranien sans autorisation."
Le 16 octobre dernier, un Bombardier Global Express a aussi fait l'objet d'un spoofing à proximité de l'aéroport de Tel Aviv, en Israël. Une fausse position GPS indiquait qu'il se trouvait au-dessus de Beyrouth, soit à près de 200 kilomètres de Tel-Aviv. "Le contrôleur nous a avertis que nous volions vers une zone interdite", explique l'équipage. Les autorités s'inquiètent aussi de ce nouveau phénomène. Dans l'une de ses recommandations, l'autorité américaine de l'aviation (FAA) parle ainsi de "risques accrus pour la sécurité des vols" passant au-dessus de l'Irak et de l'Azerbaïdjan. Ces spoofings impliqueraient ainsi "une augmentation de la charge de travail des pilotes et du contrôle du trafic aérien régional qui peut entraîner des accidents potentiels et/ou des pertes de vies humaines", selon les autorités américaines de l'aviation. La FAA recommande aux opérateurs civils américains survolant la région d'être particulièrement attentifs à leurs instruments de bord et de rester en contact constant avec les contrôleurs aériens locaux, tout en se préparant à opérer "sans système de navigation GPS."