"C'est exceptionnel qu'un réacteur soit arrêté après quarante ans de service": l'Agence de contrôle nucléaire propose une nouvelle approche
Selon la nouvelle directrice de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire, aucune date spécifique de fermeture ne devrait être associée à un réacteur nucléaire.
- Publié le 05-12-2024 à 17h28
- Mis à jour le 05-12-2024 à 18h00

Pascale Absil a pris la direction de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) le 1er mai dernier. Une fonction cruciale dans le contexte de formation du nouveau gouvernement fédéral, la coalition dite Arizona (N-VA, CD&V, Vooruit, MR et Engagés). Pour rappel, ces partis souhaitent prolonger la durée d'exploitation de certains réacteurs nucléaires, en plus de la prolongation de dix ans de Doel 4 et Tihange 3 déjà décidée par la Vivaldi. Or une prolongation nucléaire supplémentaire ne pourra pas se faire sans l'accord de l'AFCN et d'Engie, le propriétaire des centrales de Doel et Tihange.
Cela tombe bien, Pascale Absil est une experte de la sûreté nucléaire, dans le contexte de vieillissement des centrales. Elle a travaillé sur cette thématique lorsqu'elle était employée du groupe Engie et en tant que conseillère scientifique de l'AFCN.
Exception belge
Ce jeudi, la nouvelle directrice de l'AFCN a rencontré la presse pour se présenter. Pascale Absil a fait savoir qu'elle avait proposé au prochain gouvernement d'adopter une toute nouvelle approche en ce qui concerne la durée d'exploitation des réacteurs nucléaires. Selon elle, l'idéal serait qu'aucune date spécifique de fermeture ne soit associée à un réacteur. Même si Pascale Absil ne le dit pas aussi clairement, elle conseille donc à l'Arizona de mettre au rebut la loi de 2003 sur la sortie du nucléaire. "C'est exceptionnel, dans le monde, qu'un réacteur soit arrêté après quarante ans de service", a-t-elle précisé.
Néanmoins, l'annulation de la loi de 2003 ne veut pas dire que l'Arizona pourrait automatiquement prolonger les plus vieux réacteurs nucléaires du pays. Selon Pascale Absil, il faut continuer à vérifier, tous les dix ans, si un réacteur répond aux dernières normes de sûreté nucléaire. En l'absence de conformité, vérifiée à chaque anniversaire décennal, le réacteur serait arrêté. Avec ou sans loi de 2003… Or Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 atteindront justement un anniversaire décennal en 2025, puisqu'ils souffleront leurs cinquante bougies. Même sans loi de sortie du nucléaire, ils seront donc arrêtés, en cas de non-respect des dernières normes de sûreté nucléaire.
Pas aux normes
La grande question est donc de savoir si les plus vieux réacteurs du pays pourraient, moyennant des investissements de modernisation, respecter les nouvelles normes internationales de sûreté nucléaire, adoptées en 2014 suite à l'accident de Fukushima. Rappelons que ces nouvelles normes n'ont été transposées dans le droit belge qu'en 2020. Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 n'étaient donc pas tenus de les respecter quand ils ont été prolongés, en 2015. Mais il faudra respecter ces normes à partir de leur cinquantième anniversaire.
Serait-ce possible ? Pascale Absil a répondu qu'aucun dossier de prolongation de Doel 1, Doel 2 et Tihange 1 n'avait été déposé par Engie. En l'absence d'études, très longues et très complexes, sur le sujet, l'AFCN ne peut donc se pas prononcer sur la possibilité d'une mise aux normes des trois réacteurs.
Néanmoins, pour Doel 1 et Doel 2, la directrice a souligné le fait que certains systèmes étaient communs aux deux réacteurs jumeaux. Il pourrait donc s'avérer plus compliqué de prolonger Doel 1 et Doel 2 que Tihange 1. Mais ce dernier est situé près de l'aéroport de Bierset et sa résistance suffisante à une chute d'avion n'est pas garantie.
Quid des réacteurs microfissurés ?
Pour rappel, Doel 3 et Tihange 2 ont déjà été mis à l'arrêt par Engie, respectivement en 2022 et 2023, après quarante années de fonctionnement. Il s'agit des réacteurs dont la cuve est touchée par des défauts dus à l'hydrogène (ou microfissures). Si Pascale Absil refuse de dire qu'une prolongation est impossible, elle se montre dubitative. Elle a ainsi expliqué que la décontamination chimique du circuit primaire avait déjà été réalisée à Doel 3 et qu'elle serait terminée d'ici à fin décembre à Tihange 2. "Cette décontamination chimique rend plus compliqué un éventuel retour en arrière, déclare-t-elle. D'autant plus qu'aucune précaution complémentaire n'a été prise lors du processus. Pour envisager un redémarrage, il faudrait démontrer que tous les composants ont été contrôlés et que la sûreté est garantie. C'est un travail très long et cette démonstration serait difficile à réaliser".
Par ailleurs, après la découverte des microfissures, Engie avait pu démontrer à l'AFCN que ces défauts ne posaient pas de problèmes de sûreté. Néanmoins, cette démonstration n'a été faite que pour une durée d'exploitation de quarante ans. En cas de prolongation, il faudrait donc réaliser une nouvelle démonstration sur une plus longue période. Et cela sans compter le fait que certaines pièces de Doel 3 et Tihange 2 ont déjà été revendues par Engie à EDF…
Enfin, une prolongation de vingt ans de Doel 4 et Tihange 3, au lieu de dix ans, est envisageable, selon la patronne de l'AFCN.
Notons cependant qu'Engie n'est plus intéressé par le nucléaire et qu'il faudrait de toute façon le convaincre de prolonger.
