François Gemenne (FNRS): "Trump ne durera pas que quatre ans, certains changements aux États-Unis sont irréversibles"
Selon le chercheur et politologue belge, l'Europe a tout intérêt à se tourner vers d'autres pays, "y compris avec des acteurs dont on s'est longtemps méfiés comme la Chine" pour assurer sa transition énergétique.

- Publié le 03-03-2025 à 07h53
- Mis à jour le 04-03-2025 à 09h32

Né à Liège en 1980, François Gemenne rêvait d'être diplomate. "J'ai d'abord fait des études de sciences politiques et j'ai eu l'occasion de faire un stage aux Nations Unies, en 2001. Cela m'a convaincu que je n'étais pas du tout fait pour ce métier", sourit-il. Paré de diplômes, que ce soit à l'université de Liège, de Louvain-la-Neuve ou de la prestigieuse London School of Economics, le quadragénaire est devenu un spécialiste de la question des réfugiés climatiques, avec la création en 2016 de l'Observatoire Hugo, premier centre de recherche consacré à cette question.
François Gemenne a aussi obtenu un mandat de chercheur FNRS à l'Université de Liège et est devenu professeur à HEC à Paris. "Ma femme et mes enfants sont Français. je passe ma vie entre la Belgique et la France". L'expert a peu de temps pour les loisirs. "La difficulté quand on est chercheur c'est que la question de la vie professionnelle empiète beaucoup sur la vie personnelle. Je regarde beaucoup la télévision, plus que la plupart de mes collègues". Très présent dans les médias et sur les réseaux sociaux, le politologue essaie d'y faire entende "un discours scientifique qui est devenu de moins en moins audible". "Il y a une recrudescence du déni climatique. Avec la montée du complotisme et du conspirationnisme dans nos sociétés, tout message émis par une institution démocratique, que ce soit des médias ou des chercheurs, est remis en cause. De plus en plus de gens s'enferment dans une bulle de réalité alternative. C'est un gros problème pour la démocratie".
Selon François Gemenne, le déni climatique est aussi parfois politique. "Beaucoup voient les politiques de transition comme contraignantes et s'y opposent en bloc." Enfin, et c'est ce qui "préoccupe le plus" le chercheur, le discours scientifique, "en tout cas sur le climat", est désormais souvent associé, selon lui, à un discours militant sur d'autres causes comme les luttes féministes anticapitalistes etc. "Ce sont des causes parfaitement légitimes mais dans laquelle une partie de la population ne va pas se reconnaître. Elle va donc rejeter le discours scientifique parce qu'elle a l'impression qu'il repose sur des valeurs et des principes davantage que sur des faits. Évidemment c'est très inquiétant, car si nous n'acceptons plus qu'il y ait une sorte de réalité et d'informations communes, nous n'avons plus de possibilités de débattre pour résoudre nos problèmes".
Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis est-il une catastrophe pour la transition énergétique ?
Il émet des signaux très négatifs. Les politiques de Donald Trump vont représenter des émissions supplémentaires de gaz à effet de serre, mais elles envoient aussi des signaux terribles d'incertitude et d'instabilité aux entreprises engagées dans la transition. C'est très inquiétant de savoir qu'il suffit d'une élection présidentielle aux États-Unis pour, d'un coup, déconstruire tout l'édifice que l'on avait patiemment construit ces dernières années. Ce qui m'inquiète aussi énormément, c'est la réaction du monde politique européen qui semble prêt à emboîter le pas à Donald Trump, en détricotant son Green Deal. On se place en position de faiblesse par rapport aux États-Unis.
Le message "drill baby drill" de Trump, un appel au forage d'énergie fossile, marque-t-il une rupture totale des États-Unis sur leurs engagements climatiques ?
En fait, les États-Unis ne sont jamais vraiment sortis du "drill baby drill". Joe Biden a été le président américain qui a accordé le plus de licences d'exploitation pétrolière. Réinvestir dans les énergies fossiles aujourd'hui me semble se tirer une balle dans le pied pour l'économie américaine, du moins sur le long terme. C'est une vision très court-termiste, un peu comme si aujourd'hui on demandait à Proximus de relancer la téléphonie fixe. Clairement l'économie du XXIe siècle sera une économie de plus en plus décarbonée. La Chine l'a bien compris en investissant massivement dans l'énergie solaire ou nucléaire. Si Donald Trump veut relancer les forages c'est pour faire encore baisser davantage le prix de l'électricité aux États-Unis, qui reste le double du prix de l'électricité en Chine. En Europe, on paie le quadruple de ce que paient les Chinois. Ce qui est évidemment un désavantage considérable pour les entreprises européennes.
Quelle est la solution pour faire diminuer ces prix de l'énergie en Europe ?
Même si nous voulions forer des énergies fossiles en Europe on ne trouverait pas grand-chose. On s'est mordu les doigts d'avoir acheté du gaz massivement à la Russie, et je ne pense pas que Donald Trump nous fera un prix d'ami si on achète du pétrole aux États-Unis. Et donc la bonne nouvelle est qu'on a la possibilité, en Europe, de déployer des énergies décarbonées, à la fois du nucléaire pour les pays qui en ont, mais surtout des énergies renouvelables qui sont plus faciles et moins chères à mettre en place. On doit vraiment considérer en Europe l'élection de Donald Trump comme une opportunité de tracer notre voie, de se réaffirmer à tout point de vue. Mais on fait tout le contraire en se montrant faibles et inféodés aux États-Unis. Donald Trump menace d'annexer le Groenland et c'est la Chine qui offre son soutien à l'île et pas l'Europe. Et quand bien même, on voudrait protéger le Groenland, on ne pourrait pas faire décoller nos F-35 car ils ont besoin de l'autorisation du Pentagone pour décoller. L'Europe est complètement tétanisée. On ressemble à des poulets sans tête au milieu la route qui ne savent pas où aller alors qu'une voiture arrive à toute vitesse. Je ne comprends pas cette faiblesse politique européenne.
Si la Chine a investi autant dans l'énergie solaire, dans les véhicules électriques ou dans le nouveau nucléaire, ce n'est pas parce que le pays est dirigé par un gouvernement d'écolos."
Est-ce aussi l'occasion pour l'Europe de nouer de nouvelles alliances économiques ?
Oui, on doit se tourner vers les pays émergents, comme l'Afrique du Sud, le Mexique, le Nigeria, l'Égypte, mais aussi l'Inde. Je pense aussi qu'il y a des alliances industrielles, des partenariats stratégiques et commerciaux qui peuvent être nouées avec la Chine, notamment sur les énergies renouvelables et la mobilité électrique. On ne rattrapera pas la Chine sur ses technologies, sur le solaire, sur les voitures électriques, ni sans doute hélas sur l'intelligence artificielle. Mais l'Europe garde des atouts importants en matière d'éducation et de capacité de recherches notamment. Nous sommes surtout un immense marché de consommateurs et c'est un levier important qu'on doit activer, y compris pour négocier des normes sanitaires et environnementales avec d'autres pays. Plutôt que de revenir sur ces normes et de les abandonner, l'Europe devrait au contraire les exporter.
Mais est-ce que l'Europe n'est pas encore plus isolée dans ce combat pour la transition énergétique depuis l'arrivée de Trump au pouvoir ?
On sous-estime l'ampleur des investissements consentis par la Chine sur ces questions de transition. Et si la Chine a investi autant dans l'énergie solaire, dans les véhicules électriques ou dans le nouveau nucléaire, ce n'est pas parce que le pays est dirigé par un gouvernement d'écolos. Le pouvoir chinois sait que cette énergie, c'est l'avenir, que cela va lui permettre d'assurer une domination, voire une suprématie économique dans les prochaines décennies. En Europe, on doit arrêter de voir la question de la transition comme une contrainte dont beaucoup voudraient se débarrasser. Il faut la voir, au contraire, comme un projet économique qui permettra d'assurer une certaine prospérité au Continent. C'est exactement ce que dit le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne. Le problème c'est qu'on a l'impression que les Européens refusent de lire ce rapport et de le mettre en œuvre. Et que les Chinois semblent l'avoir lu avant qu'il ne soit écrit.
Peut-on faire confiance à la Chine ?
Je vous renvoie la question, est-ce qu'on peut faire confiance aux Américains ? Il faut acter, malheureusement, la fin ou en tout cas une pause significative dans cette relation historique qu'on avait avec les États-Unis. L'Europe est en train de faire le gros dos en se disant : "Espérons que dans quatre ans, les Américains vont élire un président qui soit gentil avec nous". On ne peut pas tabler là-dessus. Trump ne durera pas que quatre ans. Malheureusement certaines choses ne vont pas revenir. Ce n'est pas juste un mouvement de balancier aux États-Unis : le détricotage méthodique de l'État américain engagé par l'administration Trump aura certaines conséquences irréversibles. On doit avancer de notre côté, en nouant d'autres partenariats, y compris avec des acteurs dont on s'est longtemps méfiés comme la Chine. Évidemment sans être naïfs. La confiance est quelque chose qui se gagne peu à peu. Dans nos universités, on a des quantités extraordinaires de centres d'études américaines, mais très peu de centres d'études chinoises. C'est aussi à nous de faire un pas d'ouverture vers l'autre.
Acheter des avions de combat F-35 plutôt que des Rafales est, à mon avis, la plus grosse connerie que la Belgique ait faite."
Selon vous, il y a une relation paradoxale entre la transition énergétique et la démocratie ?
Le vrai problème est la contradiction entre deux évidences. La démocratie a besoin d'alternances politiques, sans quoi elle meurt peu à peu, tandis que la transition a, elle, besoin de signaux clairs et d'engagement sur le long terme. Je pense que pour sortir de ce paradoxe, il faut s'appuyer davantage aujourd'hui sur les entreprises. L'erreur que nous avons commise en Europe en matière de transition, c'était de tout attendre des gouvernements. Or, on voit bien aujourd'hui, avec les assauts populistes dans nos démocraties, que la puissance publique n'est plus capable d'envoyer des signaux clairs et des directions à long terme. Sur le court terme, beaucoup d'entreprises voient encore la transition comme un handicap de compétitivité. Les consommateurs, mais aussi les décideurs politiques, doivent leur montrer qu'elles y gagneront, au contraire, un avantage financier. Le monde économique ne se lancera pas dans cette transition sans y trouver son intérêt. On doit arrêter avec le discours moralisateur, de peur, pour aller vers un discours d'intérêt. On n'a pas suffisamment mis en évidence les bénéfices associés à l'action. Cette question de l'intérêt a parfois été considérée comme un gros mot dans les discours écologistes or c'est elle qui va primer. Et ça, les Chinois l'ont compris depuis longtemps.
On parle beaucoup du réarmement de l'Europe, d'un financement massif de la Défense. Est-ce que ce financement va se faire au détriment de la transition écologique ?
C'est le risque. Je suis tout à fait favorable à ce qu'on investisse davantage dans la défense européenne. Le choix des équipements militaires américains est quelque chose qui va nous plomber et on doit se tourner vers des choix européens. Acheter des avions de combat F-35 plutôt que des Rafales est, à mon avis, la plus grosse connerie que la Belgique ait faite. Les gouvernements veulent réduire de plus en plus la dépense publique et il faudra faire des choix. Il faut trouver des voies de financement alternatives pour la transition, en mobilisant davantage les capitaux et les investissements privés.
C'est-à-dire ?
Je pense notamment à la question de la levée d'obligations, un produit d'épargne que les Belges adorent. Les levées de Bons d'États pourraient encore avoir davantage de succès si ces obligations étaient fléchées vers la transition, tout en ayant un retour sur investissement très intéressant. En 2024, 2 000 milliards de dollars ont été investis dans les énergies renouvelables. Ce n'est pas de l'argent investi à fonds perdu. On sait qu'il y a en Belgique une quantité d'épargne considérable. Mais les banques jouent insuffisamment le jeu de la transparence. On doit se montrer créatifs. On pourrait imaginer de moduler les droits de succession en les réduisant si le logement, avant d'être transmis à la génération d'après, est rénové. Il y a toute une série de véhicules d'investissement, à mon avis, qui peuvent être utilement mobilisés. La Banque centrale européenne pourrait aussi moduler ses taux d'intérêt directeur de manière à favoriser les investissements dans la transition. Il faut en tout cas arrêter ces "stop and go" politiques en matière de primes qui déstabilisent les citoyens et les entreprises.
La fin des moteurs thermiques en 2035 en Europe, est-ce un objectif réalisable ?
Oui, je pense qu'il faut maintenir cet objectif. Si vous changez les règles du jeu en permanence, les transformations ne se font jamais. Si les constructeurs européens sont un peu intelligents et ont le souci de la pérennité à long terme de leur entreprise, ils arrêteront les voitures thermiques bien avant 2035. Le futur de la voiture, c'est l'électrique. La Chine l'a compris beaucoup plus tôt que nous, tout en intégrant qu'il y aurait une demande pour des voitures moins chères et plus légères. Les constructeurs européens ont commis une erreur industrielle. Aujourd'hui, des constructeurs comme Renault disent qu'ils ont 10 ou 15 ans de retard sur le Chinois. En tant que libéral, je ne crois pas qu'il faut pénaliser les entreprises qui ont été plus clairvoyantes et qui ont pris de l'avance.
Donc, il ne faut pas de taxes d'importation sur les véhicules chinois, même s'ils sont subsidiés massivement par leur gouvernement ?
Je ne suis pas favorable aux taxes douanières, à ce qu'on récompense les entreprises qui n'ont pas pris suffisamment tôt les virages stratégiques. La question des subsides est un autre problème. Il faut que les règles du jeu soient les mêmes pour toutes. Donc, soit on peut mettre des barrières tarifaires pour compenser les subsides chinois, soit on subsidie les constructeurs européens de la même manière. Mais la question clé de la compétitivité, notamment dans l'industrie lourde et automobile, ça va être l'accès à l'énergie. Sur la nouvelle Renault 5 électrique, le coût de l'électricité représente deux fois le coût de la main-d'œuvre. La priorité des priorités c'est vraiment d'avoir une vraie politique énergétique européenne commune avec un réseau intelligent intégré entre les différents pays européens. Ce qui va faire drastiquement baisser les coûts.
Dans le monde occidental, ce qui ne devient vraiment plus prioritaire c'est la coopération au développement. Au-delà de l'aspect humain, est-ce que c'est une erreur stratégique ?
Oui. En dehors de l'aspect humain, en dehors de considérations morales qui sont évidemment importantes, je pense que c'est une erreur stratégique parce que les milliards d'euros investis dans la coopération permettent d'éviter des dépenses considérables en matière de lutte contre des épidémies, en matière de sécurité, etc. Ce n'est pas de l'argent investi à fonds perdu : cela permet notamment à certains pays de développer des projets de transition énergétique. Ce qui est dans notre intérêt. Nous sommes aujourd'hui tous profondément dépendants les uns des autres. Les impacts du changement climatique en Belgique ne vont pas dépendre uniquement de ce qui se décide à Bruxelles. Nous sommes dépendants à la fois des émissions passées et des émissions des autres. Mais plus nous réalisons notre profonde dépendance vis-à-vis des autres plus nous voulons nous en abstraire. Comme si chacun pouvait faire son petit Brexit tout seul. C'est une chimère.
Malgré tous ces contre-courants, pensez-vous que nous allons réussir cette lutte contre le changement climatique ?
Nous n'avons pas d'autre choix que de réussir. C'est le moment de jeter toutes nos forces dans la bataille. Comme certaines lettres au Scrabble, les actions, les décisions qu'on va prendre au cours des prochaines années vont compter double, triple ou quadruple. Le changement climatique est très progressif. On a tendance à ne le voir qu'en cas d'évènements climatiques, comme des inondations, des feux de forêts, qui deviennent la nouvelle norme. Mais ce n'est pas parce que les gens sont exposés aux catastrophes qu'ils vont forcément agir davantage. Le discours sur le changement climatique est d'ailleurs souvent inaudible pour les victimes des catastrophes, soit parce qu'elles le perçoivent comme un discours culpabilisateur, soit comme un discours servant de prétexte pour que les politiques se défaussent de leurs responsabilités. On l'a très bien vu après les inondations de l'été 2021 en Belgique. Il ne faut pas du tout compter sur l'expérience des catastrophes climatiques pour déclencher la transition, mais plutôt sur le fait qu'on va y trouver notre intérêt. L'enjeu est de faire émerger que la transition n'est pas une contrainte mais un projet qui va améliorer notre vie...
