La course aux profits fait dérailler la santé des livreurs
Une agence sanitaire française dénonce les dérives des plateformes comme Uber Eats ou Takeaway, qui pèsent sur la santé mentale et physique de ses livreurs.
- Publié le 26-03-2025 à 09h53

Le management via l'intelligence artificielle des plateformes comme Uber Eats ou Deliveroo, fait peser des risques sur la santé des livreurs de repas à domicile, alerte l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses).
Elle, qui veut rendre obligatoire la protection de leur santé et de leur sécurité, a examiné les conditions de travail des livreurs à deux-roues et leurs expositions pour son avis d'"évaluation des risques liés à l'activité des livreurs des plateformes de livraison de repas à domicile".
Une "organisation du travail à risque"
Saisie par la CGT il y a quatre ans, elle s'est ainsi penchée sur les formes de travail créées par ces plateformes. Pour "optimiser leur rendement économique", une intelligence artificielle attribue les livraisons "sans interaction humaine directe", décrit l'agence, livrant un panorama inédit d'une "organisation du travail à risque" pour la santé des plus de 71 000 livreurs indépendants en France, en grande majorité des livreurs de repas, selon l'autorité de régulation du secteur (Arpe).
"Évaluation des prestations par les consommateurs, évolutions des modalités de rémunération, règles d'attribution des courses" et même "sanctions" : tout est géré par des processus automatisés, avec des problèmes de santé physique et mentale en cascade, à court, moyen et long termes. "Avec cette utilisation de technologies numériques pour attribuer des tâches de travail, les évaluer, surveiller les performances des travailleurs, les sanctionner, les livreurs n'ont pas de marge de manoeuvre, de négociation possible, ni de soutien d'une personne physique qui pourrait répondre aux difficultés rencontrées sur le terrain", décrit à l'AFP Henri Bastos, directeur scientifique santé et travail à l'Anses.
En découlent des accidents de la route, des chutes, des troubles musculo-squelettiques et des atteintes à la santé mentale, comme du "stress, de la fatigue, de l'épuisement liées à la pression constante des notifications, à l'isolement et à l'absence de relations professionnelles stables".
Les livreurs des plateformes souffrent aussi de troubles du sommeil, de maladies métaboliques, respiratoires ou cardiovasculaires liées à l'activité exercée en horaires atypiques, dans un environnement de travail difficile: pollution urbaine, bruit...
"Protection insuffisante"
"Il y a aussi des conséquences socio-familiales. Pour s'assurer un niveau de vie décent, les livreurs vont accepter un grand nombre de courses et donc avoir des amplitudes d'horaires importantes, travailler parfois 7 jours sur 7", relève M Bastos. Ces "stratégies, appelées 'auto-accélération', consistent à essayer d'anticiper les décisions prises par l'algorithme pour répondre à ses exigences, donc à intensifier le rythme de travail: elles conduisent à un épuisement physique et mental, et peuvent augmenter les accidents sur la route", détaille-t-il.
Or, en majorité indépendants, ces travailleurs ne bénéficient "ni d'une politique de prévention des risques adéquate, ni d'une protection sociale suffisante", souligne l'agence. Il n'y a pas d'obligation de déclarer leurs accidents du travail.
L'Anses "appelle à responsabiliser les plateformes, pour qu'elles assurent une protection de la santé et de la sécurité de ces travailleurs", résume M. Bastos. Enfin, l'agence sanitaire veut rendre obligatoire la collecte de données pour continuer à documenter les effets de cette organisation du travail. Saluant "la qualité" du rapport, la CGT appelle, dans un communiqué publié mercredi, le gouvernement à adopter "de toute urgence une législation ambitieuse en matière de protection sociale" des livreurs.

