Droits de douane : "Trump met la barre très haut avant de faire des concessions pour donner le sentiment que les deux bords sont gagnants"
Il avait surnommé la date "Jour de la libération". Hier, Donald Trump a annoncé des droits de douane massifs sur tous les partenaires commerciaux des États-Unis. Le pari est politiquement et économiquement très risqué.

- Publié le 03-04-2025 à 12h02
- Mis à jour le 03-04-2025 à 14h35

"On se souviendra de ce jour". Devant de grands drapeaux américains suspendus dans les jardins de la Maison-Blanche, Donald Trump a dévoilé, ce mercredi 2 avril, ses très attendus (et redoutés) "droits de douane réciproques" contre plusieurs partenaires commerciaux accusés d'avoir "dépouillé" les États-Unis à travers des pratiques jugées hostiles.
Le président américain a annoncé que toutes les importations feront l'objet, dès le 5 avril, d'une surtaxe d'au moins 10 %. Des taux majorés s'appliqueront dès le 9 avril pour certaines puissances : 20 % sur les produits provenant de l'Union européenne (UE), 34 % pour la Chine, 46 % pour le Vietnam… Des niveaux importants calculés sur la base de l'ensemble des barrières, "tarifaires ou non" (normes environnementales…), érigées contre les produits américains par le pays ou zone visés.
Un pari risqué
Il a noté qu'ils pourraient être abaissés en cas de changement de politique de la part de ses interlocuteurs. "Il utilise les droits de douane comme un outil de négociation", analyse Randall Holcombe, professeur d'économie à la Florida State University (FSU). Il applique ce dont il parlait dans son livre, L'art de la négociation, dans les années 1980 : mettre la barre très haut avant de faire des concessions pour donner le sentiment que les deux bords sont gagnants".
Une telle manœuvre représente un pari économique et politique risqué pour Donald Trump et les Républicains. Si l'on en croit les sondages, son recours aux droits de douane, qu'il a déjà accrus sur certains produits depuis son retour au pouvoir, inquiète la population. D'après une récente enquête YouGov-CBS News, 55 % des Américains pensent qu'il ne se focalise "pas assez" sur la baisse des prix. Lui qui avait promis de lutter "dès le premier jour" de sa présidence contre l'inflation qui a miné le mandat de son prédécesseur Joe Biden.
Cette inquiétude s'est manifestée par la volatilité importante des marchés financiers ces dernières semaines. L'annonce des nouvelles mesures a d'ailleurs été décalée de 15h à 16h à Washington, heure de la clôture des bourses.
"L'économie est proche du plein-emploi"
Pendant la campagne, Donald Trump a argué que les droits de douane – "le plus beau mot du dictionnaire" – permettraient de promouvoir la production nationale, rapatrier les usines et même remplacer l'impôt sur le revenu au moment où le Congrès doit se pencher sur l'extension de coupes fiscales conséquentes adoptées en 2017.
Son modèle n'est autre que William McKinley, le 25ème président. À la fin du XIXème siècle, le "roi du droit de douane" a instauré des barrières tarifaires élevées sur presque toutes les importations pour augmenter les recettes de l'État fédéral.
Mais pour Randall Holcombe, les parallèles ne tiennent pas : l'économie américaine était moins connectée au reste du monde à l'époque, et l'impôt fédéral sur le revenu n'existait pas. L'argument de la relance industrielle avancé par Donald Trump n'est pas valable non plus. "L'économie est déjà proche du plein-emploi", observe l'économiste.
Pour lui, la politique actuelle de Donald Trump évoque surtout les surtaxes prohibitives imposées sur des centaines de produits dans le cadre de la loi "Smoot Hawley" de 1930 pour protéger les entreprises et les agriculteurs pendant la Grande Dépression. "Le consensus, c'est que cette loi a prolongé la crise économique", dit-il.
"Cette politique crée de l'incertitude. L'instabilité est l'ennemi de la bonne conduite des affaires car elle complique les projets d'investissements au long cours."
Lors de son allocution devant le Congrès en mars, Donald Trump a reconnu que les Américains "ressentiront un peu de perturbations, mais cela nous va". Le commentaire a rendu nerveux les députés républicains issus de "circonscriptions pivots" (susceptibles de basculer dans un camp comme dans l'autre du fait de leur démographie politique), sur lesquelles repose le contrôle de la Chambre des Représentants. Celle-ci sera remise en jeu à l'occasion des élections de mi-mandat ("midterms") de novembre 2026. Ce qui laisse peu de temps au locataire de la Maison-Blanche pour obtenir des résultats.
D'autant que les pays dans son collimateur promettent de riposter. Certains ont d'ores et déjà décidé de taxer davantage les produits provenant d'États "rouges" (NdlR : républicains), comme le bourbon du Kentucky, le bœuf du Kansas ou le soja de Louisiane. "Cette politique crée de l'incertitude. L'instabilité est l'ennemi de la bonne conduite des affaires car elle complique les projets d'investissements au long cours, conclut le professeur Holcombe. Certes, les droits de douane vont affecter l'économie, mais l'incertitude à elle seule peut suffire à plonger le pays dans une récession".
