La pauvreté a chuté en Argentine : une victoire pour Javier Milei ?
Le président argentin n'a pas manqué de se féliciter, dans son style fleuri, des résultats du rapport sur la pauvreté. Qui montre toutefois aussi la forte baisse du pouvoir d'achat dans certains secteurs
- Publié le 10-04-2025 à 10h23
- Mis à jour le 10-04-2025 à 15h01

Le 31 mars 2025, l'INDEC, l'organisme officiel des statistiques argentin a publié son très attendu rapport semestriel sur la pauvreté. Sa conclusion était sans appel : la pauvreté a fortement chuté en Argentine, de 14,8 points par rapport au semestre précédent. L'indigence a quant à elle baissé de 10 points.
En plus d'avoir réussi à dominer l'inflation, Javier Milei peut désormais se targuer d'avoir ramené la pauvreté à un niveau inférieur à celui laissé par son prédécesseur, le péroniste Alberto Fernandez, qu'il aime décrire comme le "pire gouvernement de l'histoire".
Le président d'extrême droite a célébré la bonne nouvelle depuis son compte X, dans le style fleuri qui le caractérise : "Les bons argentins en profitent, les mandrills d'économistes, le club des dévaluateurs en série, les politiciens misérables et les journalistes ignorants, en souffrent […] VIVE LA LIBERTÉ BORDEL".
Scandale financier majeur
La cote de popularité de Javier Milei a récemment enregistré une baisse non négligeable selon plusieurs organismes de sondages. En cause, un scandale financier majeur surnommé "le crypto-gate" (le président a promu une cryptomonnaie qui s'est révélée être une arnaque) et une incertitude croissante sur le plan économique du gouvernement. Avec des réserves monétaires rachitiques (au plus bas depuis quatorze mois), le gouvernement est contraint de recourir à un nouveau prêt du FMI – une ressource que Milei a qualifiée d'"immorale" pendant la campagne et qui n'a jamais bien fonctionné dans l'histoire du pays.
Bref : ces résultats positifs sur la pauvreté tombent à point nommé pour Milei. Ils s'expliquent principalement par le ralentissement de l'inflation, l'éternel fléau de l'Argentine. Depuis septembre 2024, l'inflation mensuelle stagne désormais autour des 3 %. C'est plus que dans les pays européens mais c'est beaucoup moins que quand Milei a pris les rênes du pays, en décembre 2023 (25 %).
Dans La Nacion, l'économiste Juan Luis Bour, représentant de l'organisme FIEL (Fondation d'Investigations Économiques Latinoaméricaines) a célébré ces résultats qui, selon lui, "confirment quelque chose de bien connu en économie, à savoir que l'inflation est ce qui jette les gens dans la pauvreté ou l'indigence".
L'Organisme de la Dette Sociale de l'université Catholique d'Argentine (UCA) se veut plus nuancé. Dans un rapport, il rappelle que cette baisse de la pauvreté intervient en réalité après l'explosion de celle-ci au cours des premiers mois du mandat de Javier Milei.
Dévaluation de 50 %
Rembobinons. Décembre 2023, quarante-huit heures après l'investiture de Javier Milei. Le ministre de l'économie Luis Caputo annonce en direct à la télévision une dévaluation du peso de plus de 50 % en même temps qu'une réduction drastique des subventions aux transports et à l'énergie. "Il n'y a pas d'argent" répète-t-il sobrement.
Dans un premier temps, cette thérapie de choc au nom du sacro-saint "déficit zéro" a entraîné une inflation spectaculaire. Cumulée sur les quatre premiers mois du mandat de Javier Milei, celle-ci a en effet atteint les 70 %. Les prix de certains services, comme les transports, de l'énergie, des mutuelles de santé, ont doublé, voire triplé sur cette période. Les salaires, eux, n'ont pas suivi et le pouvoir d'achat des Argentins s'est réduit comme peau de chagrin.
Résultat : six mois après l'arrivée au pouvoir de Milei, plus de la moitié de la population était pauvre : 54 % précisément, selon le dernier rapport semestriel l'INDEC. Un chiffre qui n'avait pas été atteint depuis l'époque noire succédant à la crise de 2001.
Au deuxième semestre 2024, après avoir grimpé en flèche au semestre précédent, la courbe de la pauvreté a amorcé sa chute pour atteindre finalement 38 %.
"La baisse de la pauvreté n'a pas eu lieu dans tous les secteurs et de la même façon."
Incertitudes
D'une certaine façon, le président argentin a fait revenir le taux de pauvreté à un niveau certes inférieur – de trois points – mais relativement similaire à celui enregistré à la fin du mandat d'Alberto Fernandez (41 % de pauvres de la fin du deuxième semestre de 2023 contre 38 % actuellement).
"On observe une recomposition des revenus hétérogène", décrit par ailleurs le sociologue Juan Ignacio Bonfiglio de l'Observatoire de la Dette Sociale. "La baisse de la pauvreté n'a pas eu lieu dans tous les secteurs et de la même façon. Beaucoup de ceux qui ont été durement frappés par l'austérité durant cette première étape (ndlr le premier semestre 2024) ne s'en sont pas remis comme d'autres ont pu le faire".
En d'autres termes, il y a des gagnants et des perdants de cette "récupération" du pouvoir d'achat. Chez les perdants, on trouve notamment les fonctionnaires et les retraités. Sur la période, ces deux secteurs de la société ont vu leur pouvoir d'achat fondre de 20 %.
Cette baisse du taux de pauvreté, même globale, a-t-elle vocation à se poursuivre dans la durée ? Plusieurs éléments permettent d'en douter. Qu'il s'agisse de la menace toujours plus imminente d'une dévaluation du peso, de l'incertitude concernant le prêt du Fonds monétaire international ou encore, la fébrilité de l'industrie argentine, comme le reste du monde, face à l'offensive protectionniste de Trump.