Elia sonne l'alerte : "La demande en électricité va dépasser la capacité disponible. Si on n'agit pas, cela aura un coût pour les Belges"
Le gestionnaire de réseau affirme que la demande dépassera "l'offre" dès 2028, mais ne se veut pas catastrophiste. Si les choix politiques sont faits à temps, la situation est gérable. Des questions se posent néanmoins pour l'après 2035, alors que les deux derniers réacteurs nucléaires belges doivent être mis à l'arrêt.

- Publié le 27-06-2025 à 19h06
- Mis à jour le 29-06-2025 à 11h35

"On est moins catastrophistes que par le passé, mais c'est un message clair à faire passer", entend-on en début de conférence de presse ce vendredi chez Elia, le gestionnaire du réseau électrique belge. "Dès 2028, la demande dépassera la capacité disponible, en raison du rythme de l'électrification en Belgique", résume le groupe. En clair, on sera en pénurie d'électricité si on ne réagit pas.
Si les besoins à court terme sont sous contrôle grâce au CRM (Capacity Remuneration Mechanism, qui, pour faire simple, garantit une production d'électricité grâce au gaz) et à la prolongation de certains réacteurs nucléaires (Doel 4 et Tihange 3 jusqu'en 2035), les défis du moyen terme nécessitent des décisions urgentes et coordonnées.
"Si on n'agit pas, on va devoir avoir davantage recours au gaz, ce qui a un coût qui sera répercuté sur les Belges."
"À partir de 2028, il faudra de nouvelles capacités pour couvrir les besoins belges. Le CRM est nécessaire, mais il ne suffira pas seul à combler le déficit", affirme Frédéric Dunon, CEO d'Elia Transmission Belgium.
En effet, sans mesures complémentaires, 1,5 GW de capacités – principalement des centrales à gaz vieillissantes – pourraient disparaître prochainement faute de rentabilité, un phénomène connu sous le nom de missing money. "Il faut s'assurer que les actifs les plus vieux restent suffisamment longtemps dans le système belge", précise-t-il.
Des arbitrages politiques à faire rapidement
L'étude publiée ce vendredi repose sur trois scénarios de référence : Current Commitments & Ambitions, Constrained Transition et Prosumer Power (Engagements et ambitions actuels, transition contrainte, et augmentation des capacités d'injection des consommateurs/prosumer, NdlR). Et, sans surprise, tous montrent une augmentation nette de la consommation électrique d'ici 2035, principalement portée par la mobilité électrique (avec 2,1 millions de voitures électriques sur notre territoire d'ici 2030, selon les prévisions d'Elia), la croissance des centres de données (data centers) et le chauffage des bâtiments.
"Cela permettrait d'économiser entre 350 et 500 millions d'euros par an sur les coûts du réseau."
Mais Elia alerte sur un point : "La flexibilité se développe moins vite que nécessaire. C'est un point d'attention important". En particulier au niveau industriel. La flexibilité désigne ici la capacité du système (et notamment des consommateurs et des entreprises) à s'adapter à la production, notamment renouvelable, très variable. Or, lors des pics de production solaire, le réseau peut se retrouver en surcharge si la demande n'est pas ajustée. "Trop de puissance injectée par les panneaux photovoltaïques un dimanche ensoleillé déséquilibre le système… Il faut s'adapter", avance le dirigeant, en rapport avec le décrochage "paradoxal" des onduleurs des panneaux des citoyens lors des beaux jours.

Une flexibilité gagnante pour le consommateur
"Il faut développer la flexibilité, ne serait-ce pour le consommateur. Il y gagne deux fois", explique Frédéric Dunon. D'une part, cela permettrait d'économiser entre 350 et 500 millions d'euros par an sur les coûts du réseau, ce qui se refléterait sur la facture finale. "Car si on n'agit pas, on va devoir avoir davantage recours au CRM, et donc au gaz, ce qui a un coût qui sera répercuté sur les Belges", alerte Frédéric Dunon.
D'autre part, cela offre un levier d'action pour mieux valoriser les installations individuelles (comme les panneaux solaires) et réduire les tarifs de transport et de distribution, en permettant aux consommateurs d'adapter leurs comportements. "La flexibilité est bonne pour le consommateur final, on doit donc l'aider à y arriver."
Des choix politiques à faire rapidement
Face à ce défi, la question de prolonger le nucléaire se pose. Pour Frédéric Dunon, c'est une option possible, mais pas l'unique option. "Cela reste un choix politique", martèle-t-il.
"On peut aussi être importateur d'électricité (depuis les pays voisins, NdlR). Mais si on ne prend pas de mesures claires et qu'on n'adapte pas notre vision énergétique, on peut se mettre dans une situation de coûts potentiellement plus élevés". Autrement dit, le gouvernement doit clarifier son mix énergétique sur le long terme : prolongation éventuelle du nucléaire, nouvelles capacités offshore, accélération du déploiement des interconnexions (notamment avec le Royaume-Uni) ou encore mise en place de politiques de sobriété.
Notre plan de développement du réseau sera validé en mai 2027. Il ne faudra pas avoir les réponses des politiques en avril 2027. On s'attend à des décisions dans les prochains mois."
Or, certains projets sont en suspens. La réduction (suspension) du projet d'île énergétique Princesse Elisabeth en mer du Nord à hauteur de 50 % actée début juin après la flambée constatée des coûts a déjà un impact sur la disponibilité en électricité, avance Frédéric Dunon. "Le report de l'interconnexion avec l'Angleterre a un impact plus important encore sur l'adéquation (capacité du système électrique à satisfaire à tout moment la demande en électricité, NdlR). Mais, les discussions continuent avec les Anglais à ce propos", confie-t-il.
Pour libérer pleinement la flexibilité de la consommation, et rendre le système plus résilient, il faudra également accélérer le déploiement des compteurs intelligents, affirme Frédéric Dunon. "Sans compteurs intelligents, impossible de mettre en œuvre la flexibilité. On est en retard en Wallonie. Mais les fournisseurs plaident très activement pour accélérer ce déploiement. Mais, comme pour le nucléaire, c'est un choix politique à faire. Notre plan de développement du réseau sera validé en mai 2027. Il ne faudra pas avoir les réponses des politiques en avril 2027. On s'attend à des décisions dans les prochains mois", prévient Dunon. "Je ne suis pas inquiet pour après 2028, car les choses sont sur la table. Mais si rien ne se passe, là je le deviendrai. Les faits sont connus, les leviers identifiés et la volonté politique est présente. Il faut maintenant un effort coordonné et durable de la part de tous : pouvoirs publics, régulateurs, opérateurs, producteurs, industriels et citoyens", termine-t-il.