La Russie au bord du gouffre économique ? "Nous sommes sur le point de sombrer dans une récession"
Entre guerre, déclin démographique et fuite des jeunes diplômés, la Russie fait face à une pénurie de travailleurs sans précédent.

- Publié le 22-07-2025 à 17h00
- Mis à jour le 23-07-2025 à 17h21

La Russie manque de bras. C'est le constat fait par Anton Kotiakov, ministre russe du Travail, lors d'une réunion tenue mi-juillet avec le président Vladimir Poutine. "D'ici à 2030, nous allons devoir intégrer 10,9 millions de personnes dans l'économie. Environ 800 000 nouveaux emplois seront créés, et environ 10,1 millions de personnes auront atteint l'âge de la retraite" a déclaré le ministre.
Pour combler cette pénurie de main-d'œuvre et stabiliser le marché du travail, l'économie du pays aura donc besoin de trouver au moins 2 millions de travailleurs supplémentaires par an d'ici 2030. Cet objectif s'annonce difficile à atteindre pour le Kremlin. En effet, il y a quelques mois, le ministre russe de l'économie, Maxime Rechetnikov, avait déjà tiré la sonnette d'alarme. "Sur la base du sentiment actuel des entreprises et des indicateurs avancés, nous sommes sur le point de sombrer dans une récession", avait-il affirmé gravement fin juin.
Effondrement démographique
Depuis l'invasion russe en Ukraine, la population ne cesse de diminuer, entraînant une baisse significative de la main-d'œuvre russe. Ce constat, déjà souligné par le président russe, l'a poussé à fixer pour objectif d'allonger l'espérance de vie des Russes à 81 ans d'ici 2036, contre 73 ans en moyenne en 2023.
En parallèle, pour booster le taux de natalité, le Kremlin a investi des milliards de roubles dans des programmes destinés à augmenter ce taux, allant jusqu'à encourager les femmes à avoir "huit enfants" afin d'assurer une "survie ethnique". Onze régions russes avaient également décidé de verser une prime de 100 000 roubles (environ 910 euros) aux étudiantes de 18 à 25 ans qui auraient un enfant. Mais sans succès. La population du pays continue de reculer dans un contexte démographique aggravé par la guerre en Ukraine et les lourdes conséquences de la pandémie de Covid-19.
En effet, entre 2019 et 2024, la population a ainsi chuté d'environ 1,7 million de personnes et les prévisions démographiques tablent sur une population d'environ 139 millions en 2046, contre 146 millions en 2024, selon Bloomberg. Mais ce recul de la population russe n'est pas nouvelle, depuis la chute de l'URSS dans les années 1990, la Russie fait face à une baisse de la natalité et à une hausse de la mortalité.
Les experts sont toutefois catégoriques : les objectifs de Poutine paraissent irréalistes sans la fin de la guerre en Ukraine, une réduction de la consommation de tabac et d'alcool, ainsi qu'une hausse significative des investissements dans le système de santé.
Impact de la guerre en Ukraine
Les 700 000 soldats mobilisés sur le front en Ukraine représentent également une main-d'œuvre absente, privant l'économie russe d'un nombre important de mains. En effet, selon l'Institut français des relations internationales (IFRI), "des milliers de personnes combattent au front ou comptent déjà parmi les morts et les blessés. […] Et aucun secteur n'est épargné, y compris le complexe militaro-industriel dans lequel l'État russe investit massivement depuis 2022."
L'absence de données officielles sur les pertes russes en Ukraine rend cependant difficile toute estimation précise, ces chiffres étant volontairement exclus des bilans officiels. Toutefois, selon le "Center for Strategic and International Studies", relayé par le New York Times, environ 1 million de soldats russes auraient été tués ou blessés depuis 2022 (des chiffres à considérer avec prudence, mais qui donnent une idée de l'ampleur des pertes humaines).
Parallèlement, la Russie fait face à une pénurie croissante de main-d'œuvre qualifiée, en particulier dans la construction, l'industrie et les hautes technologies. De fait, au lendemain de l'invasion russe en Ukraine en février 2022, plus d'un million de jeunes russes diplômés ont quitté la Russie pour s'installer à l'étranger, selon le Pèlerin. Résultat : en 2024, plus de 80 % des entreprises russes ont déclaré avoir eu des difficultés à recruter, malgré des salaires en hausse (qui contribuent, par ailleurs, à alimenter l'inflation russe).
Alors, face à cette pénurie, la Russie a misé sur l'importation de travailleurs étrangers. Historiquement, elle a souvent fait appel à la main-d'œuvre venue d'Asie centrale, notamment du Kazakhstan, d'Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kirghizistan mais cette vague a chuté après les attentats terroristes de mars 2024 à Moscou, attribués à des islamistes tadjiks. Le procès de cet attentat revendiqué par l'Etat islamique, qui avait fait 149 morts, débutera d'ailleurs le 4 août à Moscou. De nombreux ressortissants d'Asie centrale avaient alors été expulsés et le Kremlin aurait alors recruté des milliers de travailleurs indiens, nord-coréens et afghans pour pallier ce déficit. Sur ce sujet, Tatiana Kastouéva-Jean, spécialiste de la Russie, déclare "qu'il ne s'agit pourtant que de gouttes dans l'océan des besoins du marché du travail russe", soulignant ainsi les limites de cette stratégie face aux besoins de l'économie russe.
