L'effet "Trump" pousse l'Europe à accélérer sur le traité UE-Mercosur malgré les controverses
La Commission européenne a décidé de soumettre l'accord UE-Mercosur à l'approbation des Vingt-sept, mais les tensions restent fortes sur le suet dans l'Union. La France et la Belgique, notamment, montrent des réticences marquées.

- Publié le 03-09-2025 à 16h54
- Mis à jour le 04-09-2025 à 20h09

Dans un climat tendu, l'Union européenne soumet à l'approbation des États membres l'accord commercial de libre-échange qu'elle a conclu avec les pays du Mercosur (qui regroupe Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay). Un traité couvrant un marché de 780 millions de consommateurs. Mais si le texte est désormais sur les rails institutionnels, sa ratification reste loin d'être acquise. En Wallonie, la ministre de l'Agriculture Anne-Catherine Dalcq (MR) a répété ce mercredi que c'était un "non" en l'état.
Pour Yvan Verougstraete, président des Engagés et eurodéputé du groupe libéral-centriste Renew, "cette décision est une mauvaise nouvelle pour l'Europe et en particulier pour nos agriculteurs, notre souveraineté alimentaire et pour la transition écologique. La Commission européenne veut passer en force, sans réel contrôle démocratique, ce n'est pas acceptable".
Un accord stratégique pour l'Europe ?
L'accord prévoit d'ouvrir largement les marchés sud-américains aux exportations européennes, dans le secteur automobile, des machines-outils, de la pharma, du vin et alcools ou encore des fromages, en échange d'un meilleur accès des produits agricoles sud-américains (bœuf, volaille, sucre, riz, soja, miel…) au marché européen.
La Commission estime que l'accord permettrait aux entreprises européennes d'économiser plus de 4 milliards d'euros par an.
La Commission estime que l'accord permettrait aux entreprises européennes d'économiser plus de 4 milliards d'euros de droits de douane par an. C'est également une stratégie géopolitique : cet accord devrait contribuer à réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, surtout depuis le retour de Donald Trump et sa politique protectionniste qui pèse sur les exportations européennes.
Pour l'économiste Éric Dor (IESEG School of Management), le contexte rend l'accord incontournable. "L'Europe et la Belgique ont besoin de débouchés. La croissance est faible, plombée par les crises successives (crise sanitaire, guerre en Ukraine, crise énergétique) et aggravée par les politiques protectionnistes provoquées par Trump. Trouver de la demande ailleurs serait donc une nécessité. Bien sûr, tout accord crée des gagnants et des perdants, mais il faut regarder la somme des avantages", avance-t-il.
Une opposition agricole toujours vive
La principale résistance vient du secteur agricole, notamment en Pologne mais surtout en France, où certaines fédérations dénoncent une concurrence déloyale et une menace existentielle pour les éleveurs de bœuf ou de volaille. Le gouvernement français a néanmoins salué ce mercredi les clauses de sauvegarde renforcées proposées par la Commission, soit des garde-fous permettant de suspendre le traité en cas de déséquilibre constaté sur le marché intérieur. Pour bloquer l'accord, le président français Emmanuel Macron devrait néanmoins convaincre au moins trois autres États pour représenter plus de 35 % de la population européenne, ce qui n'est pas acquis. Des pays comme l'Allemagne et l'Espagne poussent au contraire à une adoption rapide, voyant dans le Mercosur une opportunité de diversification stratégique.
Éric Dor relativise quant à lui les craintes : "Sacrifier les agriculteurs français ou belges pour les voitures allemandes, c'est caricatural. Certains secteurs agricoles vont en bénéficier, comme le vin, le cognac ou le fromage. C'est surtout le secteur de la viande qui craint pour son avenir". Il pointe aussi du doigt que ces craintes sont utilisées par les "populistes" afin de nourrir les discours antieuropéens. "Le Rassemblement national, La France insoumise ou le PTB et le Vlaams Belang en Belgique s'en servent à des fins électorales", affirme-t-il.
Une bataille politique à venir
Le processus institutionnel est désormais enclenché. La prochaine étape consistera à déterminer la nature juridique de l'accord. Deux options sont possibles :
Si l'accord est considéré comme "mixte", il engloberait à la fois les compétences exclusives de l'UE (donc le commerce) et les compétences partagées avec les États membres (investissement, environnement, politique réglementaire, etc.). Dans ce cas, il nécessiterait une ratification nationale par les parlements nationaux, en plus de l'approbation du Conseil (l'institution où sont représentés les États membres) et du Parlement européen. Un processus long et politiquement incertain.
"Cette schizophrénie alimente le ressentiment et le vote populiste"
En cas d'accord scindé : la Commission et le Conseil pourraient décider de séparer le volet commercial (de compétence exclusive de l'UE) du reste. Ce pilier strictement commercial pourrait alors entrer en application provisoire dès l'approbation du Conseil et du Parlement européen, sans attendre les ratifications nationales, tandis que les autres volets resteraient suspendus à ce processus plus complexe - comme c'est notamment le cas de l'accord économique et commercial global (Ceta) conclu avec le Canada en 2016 et provisoirement entré en vigueur en 2017 (qui avait été bloqué par la Wallonie).
Pour Éric Dor, la question dépasse par ailleurs les seuls équilibres commerciaux "par secteur" : "On n'a pas sourcillé quand la Chine est entrée à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC, en 2001, NdlR), même si des secteurs entiers ont disparu, comme le meuble en Belgique. Mais on a gagné ailleurs, comme sur les produits de luxe, les alcools, la pharma, etc. La vraie contradiction est que les consommateurs veulent des salaires élevés, une sécurité sociale forte, mais achètent des produits bon marché. Cette schizophrénie alimente le ressentiment et le vote populiste", poursuit-il.
Une "victoire" fragile
L'adoption du texte n'est qu'une victoire d'étape pour la Commission. Entre contestations agricoles, échéances électorales en France et recours juridiques en préparation, le chemin vers une ratification effective s'annonce tortueux.
"Les politiques ont peur des lobbys agricoles en France, c'est pour cela qu'ils vont chaque année caresser les croupes des vaches au salon de l'Agriculture. Mais tous les agriculteurs ne sont pas contre l'accord", poursuit Eric Dor.
"Et c'est sans compter l'enjeu du réarmement et de la transition écologique, qui a besoin de moyens ! Dans ce contexte, trouver de la demande ailleurs est globalement une nécessité. Mais évidemment, des questions climatiques se posent et aucun accord n'a jamais été 100 % gagnant pour tous les acteurs, c'est impossible. Il y a toujours des gagnants et des perdants. Sinon on ne commercerait que dans son village", termine-t-il, avançant que l'accord ne sera jamais ratifié avant fin 2026, "dans le meilleur des cas".
