Que va-t-on faire de nos déchets nucléaires ?
- Publié le 20-06-2020 à 06h50
- Mis à jour le 20-06-2020 à 06h52

Libre Eco week-end | Le dossier
Aucune des trois Régions ne veut de déchets nucléaires dans son sous-sol.
La consultation publique menée par l'Ondraf, l'organisme public chargé de gérer les déchets radioactifs, a mis le feu aux poudres. Alors que le sujet ne faisait pas de vagues jusque-là, les trois Régions du pays ont émis de solides réserves vis-à-vis du principe du stockage géologique, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, défendu par l'Ondraf. On parle ici des déchets de types "B" et "C", les plus radioactifs ou à plus longue durée de vie.
Rappelons que cette solution avait été soutenue politiquement par le gouvernement Michel en 2018. Et donc par le MR, l'Open VLD, la N-VA et le CD&V. Aujourd'hui, Bruxelles, la Wallonie et la Flandre ne semblent pas convaincues. Côté flamand, Zuhal Demir (N-VA), la ministre de l'Énergie, a déclaré que le plan de l'Ondraf laissait peu de place à l'innovation. Sous-entendu : il y a d'autres solutions possibles que d'enterrer nos déchets nucléaires. Cette position semble en contradiction avec celle défendue par son homologue de parti, le député fédéral Bert Wollants (N-VA).
Mais existe-t-il réellement des alternatives au stockage géologique des déchets nucléaires ? L'Ondraf assure que non. Il semble y avoir consensus pour écarter la mer, l'Arctique, et l'espace. Ces solutions écartées, il reste donc l'enfouissement en grande profondeur et le stockage en surface ou subsurface (à quelques dizaines de mètres de profondeur), une option défendue par les écologistes. Ces derniers avancent que le stockage en subsurface permet de récupérer les déchets, et donc de profiter des éventuels futurs progrès de la science.
La meilleure solution, dit l'Ondraf
Mais, selon l'Ondraf, le stockage géologique à plusieurs centaines de mètres de profondeur est la meilleure solution sur les plans éthique, économique et de sûreté.
L'avantage éthique, du point de vue de l'Ondraf, provient du fait qu'il s'agit d'une solution passive : il est prévu que le site d'enfouissement soit refermé définitivement quelques années après la mise en dépôt du dernier déchet nucléaire. Une fois refermé, le site ne nécessitera donc qu'une surveillance minimale. Or il ne serait pas éthique, selon l'Ondraf, de faire porter la responsabilité de cette surveillance aux générations futures.
Toujours selon l'Ondraf, le stockage en profondeur est plus sûr que celui en surface ou en subsurface. Les déchets enterrés à plusieurs centaines de mètres de profondeur sont plus difficiles d'accès pour des personnes mal intentionnées. En outre, la couche géologique assurera un confinement efficace après la désintégration du béton entourant les déchets nucléaires, assure l'Ondraf. Autre avantage avancé : il ne sera pas nécessaire de reconstruire continuellement de nouveaux bâtiments d'entreposage et de déplacer les déchets tous les cent ans.
Enfin, au niveau économique, il est possible d'évaluer combien coûte la solution du stockage géologique, estime l'Ondraf. Ce qui permet de faire payer la facture à Electrabel, selon le principe du pollueur-payeur.
Tous ces arguments, également endossés par l'Agence fédérale de contrôle nucléaire, ne semblent pas avoir convaincu les trois Régions du pays. Que va-t-il advenir du projet ? "On va voir comment prendre en considération ces avis et si ça va changer notre proposition finale", commente la porte-parole de l'Ondraf. Rappelons qu'au final, c'est le pouvoir fédéral qui a la main dans ce dossier.
"Il faut débattre des alternatives au stockage géologique"
Céline Parotte, politologue et experte de la gestion des déchets radioactifs à l'ULiège, reconnaît que le stockage géologique à plusieurs centaines de mètres de profondeur, préconisé par l'Ondraf, est l'option privilégiée dans la majorité des pays confrontés à la gestion de déchets radioactifs."Au niveau international, sur les plans techniques et scientifiques, la tendance est au stockage géologique des déchets radioactifs", déclare-elle. "À l'heure actuelle, il n'existe cependant aucun site en exploitation dans le monde". Dans ce domaine, les pays les plus avancés sont la Finlande et la Suède.
Mais, selon Céline Parotte, écarter d'emblée la solution du stockage en surface (ou en subsurface) et d'autres solutions ne va pas de soi. "L'Ondraf et ses experts doivent-ils décider seuls si la société est incapable d'assurer la gestion des déchets radioactifs sur cet horizon de temps ?", se demande-t-elle. "Il n'est pas nécessaire d'être expert en sûreté nucléaire, en géologie ou en ingénierie pour se prononcer sur des questions éthiques aux conséquences techniques importantes. Fait-on confiance sur le long terme à une couche géologique plutôt qu'à la société et sous quelles conditions ? Cela aurait mérité un débat démocratique avec confrontation d'experts et d'ONG. Les citoyens pourraient arriver à la même conclusion que l'Ondraf, mais il est important d'en débattre sérieusement."
L'Ondraf se défend. "L'Agence fédérale de contrôle nucléaire a rejeté l'option du stockage en surface, nous ne pouvions donc pas la proposer".
Une consultation a minima
D'une manière générale, Céline Parotte regrette que cette consultation publique ait été menée a minima, dans le contexte difficile du Covid-19. "L'Ondraf a fait le strict minimum du point de vue de la participation", estime-t-elle. "La consultation publique de 2010 a démontré qu'il était possible de faire mieux. Être plus détaillé en ce qui concerne les alternatives au stockage géologique, ne pas uniquement les présenter sous l'ordre technique, et surtout consulter autrement que par un site Internet avec des questions fermées".
En outre, opter maintenant pour une solution définitive n'était pas indispensable. "Il est vrai que la Commission européenne impose aux États d'adopter une politique de gestion à long terme des déchets nucléaires", explique Céline Parotte. "Mais au Pays-Bas, les représentants politiques ont fait le choix de se laisser 100 ans de réflexion. C'est une forme de décision possible, même si ce n'est pas celle désirée par l'Ondraf qui attend une décision politique depuis dix ans."
En ce qui concerne les aspects de sûreté, financiers, ou encore de récupérabilité effective des déchets, la professeure estime qu'ils ne sont pas assez explicités, comparés et débattus. Et de prendre comme exemple le site de stockage géologique de déchets nucléaires militaires WIPP, au Nouveau-Mexique (USA), le projet le plus avancé. "En 2014, un incident nucléaire a entraîné une fuite radioactive d'un container", déclare-t-elle. "Cela a montré combien il est difficile de repérer et récupérer un fût problématique à de telles profondeurs. Ces incidents posent questions : quel est le risque jugé acceptable, sous quelles conditions, quels sont les coûts associés et comment l'Ondraf y répond ?"
