La reconstitution des stocks de gaz pour 2023-2024 est déjà désespérée

Une chronique de Charles Cuvelliez et Patrick Claessens, de l’Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles.

Contribution externe
méthanier bateau pétrolier
méthanier bateau pétrolier ©Copyright (c) 2010 Oleksandr Kalinichenko/Shutterstock.

Comment expliquer le paradoxe de stocks de gaz remplis comme jamais pour cet hiver et les annonces alarmistes sur l’hiver prochain, que l’AIE, l’agence internationale pour l’Energie, vient de confirmer dans ses calculs publiés il y a quelques jours.

L’AIE a le mérite d’aligner des chiffres qui ne laissent planer aucun doute : si nous avons pu reconstituer nos stocks, c’est grâce à la réduction de notre consommation, de l’ordre de 40 bcm (billion cubic meter = milliards de mètres cubes). C’est aussi grâce au gaz russe qui nous est tout de même parvenu en grandes quantités dans la première moitié de 2022. C’est aussi grâce à la Chine qui, de confinement en confinement, a son économie toujours en berne et n’a plus acheté de gaz sur les marchés spot. Elle nous a laissé le champ libre pour nous procurer du gaz LNG (+23 bcm) au détriment aussi d’ailleurs des pays d’Asie du Sud, plus sensibles aux prix. On a augmenté les livraisons par gazoducs d’autres pays que la Russie. Il n’y a plus rien à prendre de ce côté-là pour l’hiver 2023-2024 : l’Azerbaïdjan (+50 %, 3 bcm), la Norvège (+5 % ou 5 bcm), l’Algérie (+10 % ou 3 bcm) livrent désormais tout ce qu’ils peuvent (et espérons qu’ils ne soient pas sabotés dans le cadre de la guerre hybride). Ce ne sont d’ailleurs pas ces capacités qui ont compensé la réduction de 60 bcm de gaz russe qui ne nous est pas parvenue sur tout 2022.

Que de la chance

On a vraiment eu de la chance prévient l’AIE car on est arrivé à reconstituer nos réserves malgré l’état de la production électrique à partir du nucléaire en France et à partir de la force hydraulique avec l’été qu’on a connu. L’injection de gaz dans les stocks a ainsi augmenté de +22 % par rapport à la moyenne des 5 années précédentes. Rien que ce chiffre doit nous convaincre des circonstances exceptionnelles en vigueur cette saison. Et on ne parle même pas de ce mois d’octobre si doux qu’il a fait baisser la demande de gaz de 30 % dans les réseaux de distribution qui alimentent en gaz les particuliers et le secteur commercial.

Or à ce moment, les méthaniers étaient déjà en route vers l’Europe. Résultat : les prix à un mois sur le marché TTF ont diminué jusqu’à 100 EUR/MWh fin octobre (ce qui reste de plusieurs ordres de grandeur plus élevés que la moyenne sur 2016 à 2020). Quant au prix pour la livraison à un jour, les prix ont tendu vers un plus bas 30 EUR/MWh. On a même vu les prix à l’heure devenir négatifs, le 24 octobre dernier ! La première pointe de froid cet hiver mettra hélas de l’ordre dans ces prix tandis que les marchés seront prudents avant de devoir faire la file pour nous livrer.

Selon les scénarios, nos stocks de gaz, en Europe, à la fin de cet hiver vont varier de 5 % à 35 % selon beaucoup de variables : les prix, le temps et la politique énergétique de l’Europe à partir de maintenant. Il vaut mieux amorcer le prochain hiver avec 35 % que 5 %. C’est simple, la saison pour remplir les stocks à l’hiver 2023 -2024 a déjà (mal) commencé.

Redémarrage chinois

En 2023-2024, plus une goutte (si on peut dire) de gaz russe ne nous parviendra (sur les 140 bcm importés l’an passé). La Chine qui a des contrats à long terme de gaz ne nous en laissera plus. Elle a déjà demandé à son secteur gazier de ne plus revendre du gaz en Europe et au reste de l’Asie en prévision de sa reprise qui arrivera avec la fin des confinements Covid : les marchés boursiers l’anticipent déjà. Or la Chine a importé, en 2021, 108 bcm de gaz LNG. Si on veut jouer l’optimisme, on pourrait encore recevoir 25 bcm de gaz russe si Poutine garde au niveau actuel ses livraisons en 2023 mais quelqu’un y croit-il ?

Il n’y a quasiment plus de production domestique de gaz : les champs gaziers de Groningue sont limités à une production de 2.8 bcm pour l’an prochain. Le Danemark va relancer sa production mais elle ne commencera au mieux qu’en 2023-2024, trop tard donc. Le Royaume-Uni a déjà relancé tout qu’il pouvait en production. Or, si La Chine redémarre, elle va capter 85 % de l’augmentation de LNG en vue pour l’an prochain grâce notamment à trois terminaux qui auront soit augmenté leur capacité, soit redémarré. C’est sans prendre en compte l'encombrement des chantiers navals de méthaniers jusque 2027 : les constructeurs coréens sont saturés. C’est de nouveau la Chine qui prend le relais. Les Japonais, autrefois leaders du marché, ont un retard technologique qui les met hors-jeu. Sur le premier semestre, 94 méthaniers ont été commandés pour un montant de 20 milliards de dollars américains (USD), contre 86 sur l’ensemble de 2021. Le prix d’un méthanier a monté de 25 % (à 250 millions d’USD par unité). Même la location des méthaniers a doublé (350 000 USD par jour).

Pour achever le tableau sombre, il ne faudra pas oublier l’Ukraine et ses stocks de 14 bcm qui sont vides. La solidarité doit jouer !

L’Europe manquera, par la porte ou par la fenêtre, pour l’hiver 2023-2024 de 30 bcm de gaz. Si on arrive à restaurer nos capacités de production d’énergie par les barrages et le nucléaire, le déficit reste encore de 22 bcm. Il ne faut plus compter sur le gaz, dit l’AIE : notre salut viendra d’un déploiement massif d’énergies alternatives en production et autoproduction, de pompes à chaleur, d’efficacité énergétique, de déploiement accéléré d’énergie renouvelables (cf., en France, l’ambitieuse loi sur les énergies renouvelables), la migration vers d’autres types de combustibles dans l’industrie quand c’est possible et, enfin, le changement dans nos comportements. Tous les gouvernements doivent désormais tendre, s’entendre et se renforcer pour aider la population à s’équiper, sinon, encore une fois, seuls ceux qui en les moyens pourront se le permettre et ce ne sera pas suffisant en plus ! Et tout cela en 12 mois.

Pour en savoir plus : Never Too Early to Prepare for Next Winter : Europe’s Gas Balance for 2023-2024, AIE, Nov 2022