Une carte blanche (1) signée Anne-Laure Desgris et Maxime Dechesne, coadministrateurs délégués Smart, entreprise en commun qui accompagne des travailleurs autonomes dans le développement de leurs activités.

Face à la crise que nous traversons, de nombreuses initiatives solidaires apparaissent. Elles démontrent toute la puissance du principe de la solidarité qui nous invite à unir nos forces, nos idées et nos ressources pour créer, penser, développer et construire ensemble. Ce constat trouverait également à s’appliquer au monde du travail et à l’entrepreneuriat en particulier.

De nombreux entrepreneurs connaissent actuellement des difficultés financières et sociales, qui dépassent de beaucoup celles subies lors de la crise économique de 2008. La plupart d’entre eux développent leurs activités économiques en Belgique sous statut indépendant en assumant seul l’ensemble des risques qui y sont liés (paiement des cotisations sociales, loyers, assurances, charges diverses, emprunts bancaires, annulations de commandes, etc.). Ceci correspond en partie à la figure historique dominante de l’entrepreneur que l’on pourrait qualifier de « self-made man ou woman ».

La réalité d’aujourd'hui est tout autre, là où, historiquement cette catégorie de travailleurs était limitée à certains métiers ou secteurs d’activités (titulaires d’une profession libérale, artisans et commerçants), les métiers liés à l’entrepreneuriat se sont aujourd’hui énormément diversifiés, y compris d’un point de vue sociologique (2) et couvrent aujourd’hui de très nombreux secteurs allant du digital, à la consultance, à la formation, au bien-être, aux soins à domicile, aux artistes et autres métiers créatifs.

Malgré les mesures de soutien public prises à l’égard des indépendants (droit passerelle, étalement des cotisations sociales, primes de soutien), les appels aux secours se multiplient. Sur les réseaux sociaux, un groupe intitulé « indépendant et dans la merde », créé à la mi-avril et visant à faire entendre leur voix auprès des autorités politiques, compte aujourd’hui plus de 30.000 membres sur Facebook. Un indépendant sur six risque la faillite ou l’arrêt de ses activités en raison de la crise du coronavirus a récemment estimé le Syndicat neutre pour indépendants (SNI).

Nous avons une profonde admiration pour ces femmes et ces hommes qui se lancent dans l’entrepreneuriat et qui nous permettent, en tant que société, de constamment nous réinventer et nous requestionner. Pour certains de ces entrepreneurs, une des solutions pourrait être de considérer la force que représente l’entreprise partagée pour minimiser les risques liés à l’entrepreneuriat « en solo ». Nombre d’entre eux ont déjà fait le choix, bien avant l’apparition de la crise du covid, d’entreprendre collectivement, de façon solidaire. En mutualisant un ensemble de services (numéro d’entreprise et de TVA, aide juridique, assurance, locaux…), ils s’offrent la possibilité de développer, en toute autonomie solidaire, leurs aspirations personnelles et professionnelles. Ils se permettent d’être plus résilients face aux accidents de la vie ou à des crises et d’éviter ainsi des faillites d’entreprises, lourdes de conséquences, tant sur le plan économique que sur le plan humain.

Ces personnes développent leur « business » sous le statut de salarié, soit à ce jour le système de protection sociale le plus protecteur. On pourrait ainsi les appeler des « entrepreneurs-salariés ». Leur choix d’entreprendre sous cette forme répond à une logique solidaire. Au travers des mécanismes de prélèvements de cotisations sociales des employeurs et des travailleurs, nous bénéficions en effet d’un système de sécurité sociale permettant d’assurer le paiement de nos pensions et de nos systèmes d’indemnisation liés aux aléas de la vie (chômage et maladie). Entreprendre comme salariés permet d‘accéder au plus haut niveau de protection sociale existant à ce jour. Ce nouveau type d’entrepreneuriat se traduit parfois sous la forme d’entreprises coopératives permettant à ses sociétaires de cogérer l’organisation, sous le principe d’une personne égale une voix. Près de 200.000 entreprises coopératives sont actives à ce jour au niveau européen qui emploient cinq millions de personnes dans de très nombreux secteurs : consultance, santé, énergie, art, mobilité, culture, formation, agriculture…

Tout n’est pas parfait pour autant. Ces « nouvelles » formes d’entreprendre font elles aussi face à des défis. Un ensemble de cadres réglementaires restent inadaptés à leurs réalités de travail et doivent évoluer vers plus de justice sociale. Il reste du chemin à parcourir pour moderniser les règles en matière de protection sociale et de droit du travail permettant de combiner efficacement autonomie et flexibilité.

Relocalisation de la production, soutien aux secteurs sociaux prioritaires, réforme de l’impôt pour plus de justice fiscale, pacte social et écologique à l’échelle européenne… Suite à cette crise d’une ampleur inédite qui révèle au grand jour les dégâts des politiques néo-libérales, nombreux sont les appels pour changer nos modèles de société. Derrière ceux-ci, s’affiche une volonté de voir apparaitre demain plus de solidarité, de démocratie et d’équilibre dans nos vies. Des solutions encore trop peu méconnues, existent, saisissons-les et n’attendons pas demain pour changer nos modèles de société.

1). Texte rédigé le 28 avril 2020
2) A ce sujet, lire Sergio Bologna : « T he rise of the european self-employed workforce », Mimesis, 2018