ChatGPT, Meta, Copilot… ces IA qui recommandent des jeux d'argent en ligne illégaux
Gains mirifiques, anonymat garanti, accès immédiat : sollicité par nos journalistes, ChatGPT, Grok, Meta AI, Gemini ou Copilot n'ont pas hésité à recommander des sites non autorisés sur les marchés européens, et ce, parfois même face à un interlocuteur se présentant comme mineur. Une enquête d'Investigate Europe et La Libre.
- Publié le 03-03-2026 à 09h06
- Mis à jour le 03-03-2026 à 09h21

"Ah, les casinos en ligne sans vérification d'identité en Belgique, c'est un sujet chaud ! Alors, les avantages… Déjà, c'est plus rapide et plus simple pour s'inscrire et commencer à jouer. Pas besoin de fournir des tonnes de documents : l'action commence tout de suite !" Ces quelques lignes ne sont pas celles d'un obscur YouTuber spécialisé dans les paris en ligne, mais bien de Meta IA.
Et les options proposées par le chatbot de Mark Zuckerberg ne manquent pas de faire sourciller : Betplay, Lucky Block Casino, CoinKings… Autant de plateformes offshore, principalement basées à Curaçao et non autorisées dans la plupart des marchés européens. Et pour cause. Acceptant des dépôts en crypto-monnaies, ces sites permettent souvent de jouer avant tout contrôle d'identité ("no KYC") et proposent des bonus particulièrement agressifs, ciblant les publics les plus vulnérables, notamment les moins de dix-huit ans.
Sept chatbots testés dans dix pays
Même informée que l'utilisateur souhaitant offrir un cadeau à son père a 16 ans, l'IA n'a pas hésité à prodiguer des conseils pour maximiser les gains et listé des casinos crypto : "Des casinos crypto sans vérification d'identité, c'est top pour ton papa !", s'est enthousiasmé le chatbot, émoji clin d'œil à l'appui.
Meta n'est pas un cas isolé. Investigate Europe et La Libre ont testé sept grands chatbots – ChatGPT, Grok, Gemini, Copilot, Meta, Claude et Le Chat – dans dix pays européens, via 210 questions posées en langues nationales avec VPN local pour trouver des casinos sans vérification d'identité, acceptant les crypto-monnaies, ou simplement offrant des bonus généreux. Dans 75 % des réponses, les IA ont recommandé des casinos non autorisés, présentés comme "sûrs", "rapides" ou "adaptés aux débutants".
Répondant à nos courriels, OpenAI, la société derrière ChatGPT, assure que son système est conçu pour refuser les demandes liées à des activités illégales et privilégier des informations factuelles ainsi que des alternatives légales. Meta tient un discours similaire, affirmant appliquer des règles strictes en matière de publicité pour les jeux d'argent. Même son de cloche chez Microsoft, plus disert, qui met en avant plusieurs niveaux de protection automatisés, ainsi que des contrôles humains, censés limiter les risques.
En Belgique, les résultats confirment pourtant l'ampleur du phénomène : Grok, ChatGPT et Copilot ont fourni des réponses illicites dans tous les cas testés. Les autres dans deux cas sur trois. Seule exception : Claude, qui est resté strictement dans les clous de la légalité. Cinq chatbots ont détaillé comment contourner les contrôles d'identité. Six ont orienté vers des plateformes crypto hors cadre légal et quatre vers des casinos offshore offrant bonus et paiements rapides interdits. Au total, 15 contenus illégaux ont été relevés sur 21 situations testées, suggérant une défaillance structurelle.

"Comportements à risque"
"C'est particulièrement préoccupant", réagit le député Groen Stefaan Van Hecke, artisan de l'interdiction de la publicité pour les jeux d'argent en Belgique. "Lorsque des chatbots présentent activement des sites de jeux illégaux comme 'sûrs' ou 'plus rapides et plus rentables', cela abaisse considérablement le seuil vers des comportements à risque", s'inquiète-t-il. Pour l'homme politique, ces systèmes "constituent une nouvelle porte d'entrée" vers les plateformes illégales, et deviennent un enjeu de régulation numérique et de protection des consommateurs.
"Je suis tout à fait atterré par la rapidité d'accès à l'information demandée" , réagit François Mertens, coordinateur de joueurs.aide-en-ligne.be et psychologue clinicien à l'asbl Pélican, active dans la lutte contre les addictions au jeu. Selon lui, le risque est plus élevé chez les moins de 21 ans, davantage sujets à la perte de contrôle ; l'addiction repose notamment sur l'illusion d'influencer un résultat pourtant dicté par le hasard, un biais que les chatbots d'IA pourraient renforcer.
ChatGPT d'OpenAI et Copilot de Microsoft généraient légèrement plus d'avertissements dans leur réponse indiquant régulièrement que ces casinos enfreignaient les règles nationales, tout en faisant paradoxalement leur promotion. Selon Paulo Dimas, directeur général du Centre for Responsible AI, ce phénomène s'explique par le recours lors de l'entraînement de données "empoisonnées". Inondés de contenus promotionnels issus du marché gris du jeu illégal, les modèles d'IA sont massivement pollués par ces contenus illicites, explique-t-il.
À peine un équivalent temps plein peut […] être affecté à la lutte contre les sites illégaux."
Du côté de la Commission des jeux de hasard (CJH), le régulateur national, la prise de conscience reste lente. "La dimension spécifique des chatbots n'a pas encore réellement fait l'objet de discussions […] en Belgique", indique sa présidente, Magali Clavie. Le manque de moyens est également criant : l'effectif atteint 33 personnes, alors que les besoins seraient d'environ 80. "À peine un équivalent temps plein peut […] être affecté à la lutte contre les sites illégaux", déplore la magistrate, rappelant qu'aux Pays-Bas l'autorité est passée de 25 à 200 agents en quinze ans. Elle se dit toutefois optimiste, notamment en raison du projet du gouvernement fédéral de transférer la compétence des jeux de hasard du ministère de la Justice vers celui de l'Économie, largement mieux doté.
IA Act
Alors que faire ? Au niveau national, la Belgique dispose d'un cadre juridique strict pour les jeux en ligne exigeant à tout opérateur l'obtention d'une licence par la Commission des jeux de hasard avant de proposer des services dans le pays. Mais pour la présidente de la CJH, le cadre législatif belge nécessite une "modernisation" au regard de l'essor des modèles IA. "La plupart des phénomènes auxquels nous sommes actuellement confrontés n'existaient évidemment pas fin du siècle précédent quand notre législation a été adoptée et celle-ci n'est aujourd'hui plus du tout adaptée", explique la haute fonctionnaire judiciaire.
Quant au niveau européen, les espoirs et regards se tournent vers l'AI Act, un règlement adopté en 2024 par les colégislateurs européens dont le but premier est de protéger les citoyens et les consommateurs face aux dérives potentielles de l'intelligence artificielle. Toutefois, ce nouvel arsenal législatif sera pleinement mis en œuvre en août 2027 seulement.
Contactée par La Libre et Investigate Europe, la Commission européenne assure prendre la question "très au sérieux" et surveiller déjà la manière dont ces modèles interagissent avec les utilisateurs dans l'Union. À partir d'août 2026, elle exercera un rôle de supervision sur les IA d'usage général, comme les modèles génératifs, nous a précisé une source de l'institution.
Face à l'inertie des législateurs et des États membres, un autre front doit être absolument ouvert, selon Stefaan Van Hecke : "nous devons investir dans l'éducation numérique, afin que les jeunes apprennent à utiliser de manière critique l'IA générative et les mécanismes numériques de séduction". Une nécessité à l'heure où ces modèles captent une part croissante des recherches en ligne.