Rifkin: "Pour les enfants, la révolution industrielle sera très naturelle"
La révolution industrielle prédite par l'économiste Jeremy Rifkin passera notamment par "l'économie sociale" qui se met en place en Chine grâce à l'internet. Malgré des tentatives de criminalisation, Rifkin en est persuadé: les jeunes réussiront cette révolution. Le modèle de l'industrie musicale le prouve.
- Publié le 01-11-2014 à 10h15
Économiste de renommée mondiale, spécialiste de "prospective", Jeremy Rifkin a accordé un grand entretien à La Libre Belgique. Ce vendredi, l'Américain évoquait la fin de l'ère du capitalisme et le manque de préparation de la Belgique aux grands changements qui se préparent. Place ce samedi à la suite de cet entretien, où Rifkin évoque l'avenir via les imprimantes 3D, l'Europe et le rôle des jeunes dans cette future révolution.
Les matières premières pourront-elles aussi se partager ?
C'est l'un des grands défis de l'avenir. On constate que le recyclage prend de plus en plus d'ampleur. Cela va s'accentuer. De jeunes entrepreneurs créent déjà des objets, via une imprimante 3D, avec du plastique recyclé. Si on arrive à mettre en place ces changements assez rapidement, on pourra préserver la planète et ses matières premières indispensables à notre survie. D'après une étude menée par un ancien dirigeant de General Motor, on pourrait éliminer 800 millions de véhicules, soit 80% du parc automobile, en mettant en place des systèmes de voitures partagées efficaces à travers le monde. Et les voitures restantes seront électriques. Elles fonctionneront grâce à une pile à combustible.
Comment finance-t-on ces infrastructures nécessaires à cette révolution ?
L'argent est là, les banques le disent en Europe. L'année dernière, près de 700 milliards d'euros ont été dépensés dans les infrastructures sur le Vieux Continent. Le problèmes, c'est que cet argent a été investi dans les mauvaises infrastructures de communication, d'énergie et de transports, soit celles du XXe siècle. On a des infrastructures qui coûtent chères,comme le nucléaire, et sont "fatiguées". On doit absolument se donner d'autres priorités en matière d'investissements, autrement la croissance ne reviendra plus jamais.
Vous dites que la Chine est l'un des pays les mieux préparés à ces changements.
Oui, je reviens de Chine et ils vendent maintenant des smartphones à 25 dollars. Cette technologie est désormais accessible à presque tout le monde. Différentes enquêtes ont montré que les jeunes Chinois étaient les plus enthousiastes à ce type d'économie partagée. Les autorités chinoises viennent aussi de lancer un vaste plan de 82 milliards de dollars afin de mettre en place un "internet de l'énergie". Cela va permettre à des millions de Chinois de produire leur propre énergie, via le vent ou le soleil, et de la partager.
La technologie numérique vient souvent des Etats-Unis, de la Silicon Valley, mais mon pays a fait un pas en arrière en misant, à nouveau, sur les énergies fossiles, notamment en exploitant le gaz de schiste. La Californie suit une voie un peu différente, mais je ne sais pas si elle arrivera à tirer le reste du pays. Dans cette révolution, beaucoup de jobs de l'industrie traditionnelle vont migrer vers l'économie sociale, l'éducation, la santé,... Cette économie sociale va prendre beaucoup plus d'importance dans certains pays, comme la Chine.
Pensez-vous que les jeunes réussiront cette révolution ? Il y aura forcément des résistances…
L'industrie de la musique a déjà essayé d'empêcher les jeunes d'échanger de la musique sur Internet en les criminalisant. Cela n'a pas fonctionné. Des grandes entreprises vont certainement essayer de freiner ce mouvement, mais il est, selon moi, inévitable. En Allemagne, certains géants du secteur de l'énergie, qu'on croyait invincibles, sont maintenant minoritaires dans la production d'énergie verte face aux coopératives.Ce qui s'est passé pour la musique va se passer pour d'autres industries, car la technologie est désormais accessible à quasiment tout le monde. Des hommes politiques expliquent maintenant qu'ils sont en faveur de la mise à disposition d'imprimantes 3D dans les écoles. Le jour où chaque élève en Belgique ou ailleurs aura accès à cela, je ne vois pas ce que l'ancienne génération pourra lui apprendre.
Il y a aussi un changement de mentalité qui s'opère. Nos jeunes aux Etats-Unis commencent à tout partager : leurs maisons pour les vacances, leurs voitures et même leurs jouets, via des plateformes sur Internet. Avant on disait à un enfant que son jouet était sa propriété, et on insistait là-dessus : "Il est à toi et pas à ton frère ou ta soeur." Maintenant, on lui explique qu'il l'aura de manière temporaire, qu'il vit une expérience. Et qu'il doit prendre soin de ce jouet pour l'enfant qui l'aura après. C'est un changement fort dans sa tête, qui va conditionner le reste de sa vie. Pour ces enfants, cette révolution va être très naturelle.
