La Banque centrale européenne invite les politiques à prendre l'initiative
Pour l'économiste grec Nikos Maggias, la décision de la BCE est surtout symbolique. Entretien.
- Publié le 06-02-2015 à 15h50
Economiste à la Banque nationale de Grèce (une banque privée), Nikos Magginas commente la décision de la Banque centrale européenne (BCE) de ne plus accepter de titres grecs comme garanties pour refinancer les banques grecques.
La décision de la BCE menace-t-elle de déstabiliser le système bancaire grec ?
Non. C'est une action symbolique. En fait, la BCE transfère le "credit risk" sur la Banque de Grèce avec une légère augmentation d'environ 1 % du coût de ce risque, ce qui est assez bas. La conséquence est que les banques grecques ne pourront désormais plus faire appel qu'au Fonds de liquidités d'urgence (ELA). C'est cependant toujours la BCE qui les finance, mais via notre Banque centrale. Cela dit, le coup porte parce qu'il intervient à un moment où la Grèce en général et son système bancaire en particulier sont observés de très près, en raison des récents changements politiques. La même chose s'est produite en 2012, lors de l'échange de titres qui a permis de réduire la dette due aux créanciers privés. Le pays était alors en situation de faillite sélective, et les statuts de la BCE lui interdisaient déjà de recevoir des obligations grecques sauf de façon exceptionnelle comme garanties du secteur public grec. Aujourd'hui le problème est pratiquement le même car la BCE continuait d'accepter des obligations d'Etat grecques de façon exceptionnelle. De toute façon, à la fin du programme d'aide, qui se termine le 28 février, le problème se serait posé.
Pourquoi n'avoir pas attendu ce moment-là ?
Le processus a été accéléré parce que la BCE estime que cette exception qu'elle avait faite pour la Grèce ne pouvait être maintenue en raison de l'incertitude de la situation grecque. Jusqu'ici, la troïka (Commission-BCE-Fonds monétaire international, NdlR) veillait à l'application du mémorandum (qui établit les objectifs budgétaires que la Grèce doit atteindre et les réformes qu'elle doit entreprendre). La BCE estime aujourd'hui qu'elle n'est plus couverte pour pouvoir accepter cette exception. L'effet de cette décision est que la Bourse a chuté et le taux d'emprunt des obligations a grimpé.
Que va-t-il se passer après le 28 février ?
On aura des réponses bien avant. Il y a un sommet des chefs d'Etat et de gouvernement européen du 12 février et une réunion des ministres des Finances de la zone euro (Eurogroupe) le 16 février (au plus tard). Et sans doute une réunion du groupe de travail de l'Eurogroupe plus tôt afin de trouver un accord. Ce que la BCE a voulu signifier, c'est qu'elle ne veut plus être la seule à prendre des initiatives. Elle attend des garanties de l'Eurogroupe et de la Grèce comme quoi la situation est sous contrôle. Ce contrôle ne doit pas nécessairement être opéré par la troïka, mais la BCE veut un mécanisme qui garantisse que la Grèce respecte les règles.
Cette décision risque d'accélérer le phénomène de fuite des capitaux ?
Il y en a depuis décembre, et il n'est pas exclu que cela se poursuive. Mais nous n'en sommes pas à un phénomène de "bank run", comme en 2012, où les gens faisaient la queue devant les distributeurs - sur Internet, je ne sais pas encore. Les gens ont compris que les négociations se compliquent, mais ils sont habitués à ce type de situation. L'exemple de Chypre est dans les esprits, sans pour autant qu'il y ait des mouvements de panique.
Les prochaines 48 heures seront cruciales ?
Tout se jouera lors du sommet européen du 12 où [le Premier ministre grec] Tsipras va rencontrer [la chancelière allemande] Merkel, puis lors de l'Eurogroupe du 16 février.
Le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis dit que la Grèce a déjà fait faillite. Est-ce le cas ?
C'était une déclaration maladroite, utilisée comme argument de négociation. Il dit aux créanciers de la Grèce : "Nous ne voulons pas de la dernière tranche de prêts du second plan d'aide, car on l'utilise pour rembourser un prêt que nous estimons impossible à rembourser". Je pense qu'en réalité le pays est au stade où il a besoin de petites interventions pour convaincre les marchés que la situation est sous contrôle. Il faut un accord qui crée un pont vers une situation plus viable.
Le pays dispose de liquidités jusqu'à la fin février ?
Non. L'ELA peut continuer bien après cette date. Toute la question est de savoir s'ils vont ou pas poser des limites pour l'ELA - normalement, il n'y en a pas. En 2012, nous avions atteint les 130 milliards euros. Varoufakis juge que la Grèce est comme un junkie qui a besoin de sa dose quotidienne et qu'il faut que cela s'arrête.
C'est une image pertinente, selon vous ?
Il a un style de négociation très personnel, mais il y a une part de vérité dans ce qu'il dit : on nous accorde des prêts pour rembourser des prêts alors que nous avons un excédent budgétaire primaire. La dette s'auto-entretient. Ce cercle doit s'arrêter. Mais il faut comprendre que les dirigeants des autres pays de la zone euro doivent aussi rendre compte à leurs Parlements. C'est difficile pour tout le monde.
La dette grecque est viable telle quelle ou doit-elle être restructurée ?
La dette est viable sous certaines conditions. Si les pays européens font tout ce à quoi ils se sont engagés et si le gouvernement maintient son cap désormais plus réaliste, c'est jouable. Nous avons besoin de 20 à 30 ans de plus. Que l'on ne rembourse pas à partir de 2022 à 2043, mais que cela soit reporté à 2050, 2060, cela serait possible. Les marchés peuvent comprendre cela.
Et ce remboursement sera indexé sur la croissance ?
Ça, c'est la condition première, la plus logique de toutes. Disposer de plus de temps pour apurer la dette et lier la croissance à son remboursement sont les deux arguments forts du gouvernement. Il faut aussi desserrer l'étau de l'excédent budgétaire primaire. Il n'est pas possible pour un Etat de maintenir cet excédent à 4 % sur plusieurs années. Il faut un objectif plus réaliste, il faut passer sous la barre des 3 %. Ces trois conditions peuvent donner de très bons résultats.
Le risque d'une sortie de la Grèce de la zone euro est-il toujours présent ?
Statistiquement parlant, le "Grexit" n'est pas un accident qui risque de se produire d'un moment à l'autre, mais la probabilité n'est pas nulle. Déjà avant les élections on parlait d'une probabilité de l'ordre de 20 à 30 %. Mais, en ce moment, le "Grexit" n'est pas le problème.
L'économie domine-t-elle la politique et la volonté exprimée dans les urnes par le peuple grec ?
En effet, les données économiques restreignent le degré de liberté des Etats. Elles créent des facteurs qui influencent les négociations et la durée impartie à chaque partie pour prendre ses décisions.
