Une Wallonie bientôt made in China?
- Publié le 13-10-2018 à 09h48
- Mis à jour le 13-10-2018 à 16h24

La Chine a investi quelque 80 millions d'euros en Wallonie ces dix dernières années. Un montant qui devrait monter en flèche avec les arrivées probables et prochaines dans la région d'Alibaba, le géant mondial de l'e-commerce, et de Thunder Power, constructeur de voitures électriques. Alors, bonne ou mauvaise nouvelle pour l'économie et l'emploi wallon ? Analyse.
Que ce soit dans les services, la vente en gros et au détail, l'industrie manufacturière ou encore l'informatique et le numérique, la Chine, avec l'ambition de devenir le numéro 1 mondial de l'économie, investit massivement à l'étranger.
Selon les chiffres communiqués en janvier par le ministère chinois du Commerce, l'an dernier, hors secteur financier, ce ne sont pas moins de 120 milliards de dollars (toutefois en baisse de 29 % par rapport à 2016), répartis dans plus de 6200 entreprises basées dans 174 pays et régions qui ont été injectés par des investisseurs chinois. Les fusions-acquisitions réalisées à l'étranger et dans dix-huit catégories industrielles se montaient en 2017 à 341, pour un montant réel de transactions de 96 milliards de dollars.
Et en Wallonie ? Ces dix dernières années, l'Agence wallonne à l'exportation (Awex) estime que la Chine y a investi environ 80 millions d'euros, principalement dans le China Belgium technology center de Louvain-la-Neuve. Ce montant devrait prochainement considérablement grossir avec l'arrivée très probable du constructeur de voitures électriques Thunder Power à Gosselies et du géant mondial de l'e-commerce Alibaba à Liege Airport (lire ci-dessous).
C'est que la région possède des atouts bien connus, auxquels les investisseurs chinois, comme tant d'autres, ne sont pas insensibles. "Une localisation géographique intéressante, au coeur de la plus importante zone de consommateurs au monde, de la main-d'oeuvre qualifiée, une logistique avec des terrains pas chers et des infrastructures de qualité" , détaille Michel Kempeneers, le "Monsieur Chine" de l'Awex.
Lire aussi: Les investissements chinois en Wallonie : bonne ou mauvaise nouvelle ?
Les Wallons cultivent le relationnel
De plus méconnus aussi, comme l'explique l'inspecteur général de l'Agence qui connaît le pays et ses entrepreneurs comme sa poche. "Les Chinois travaillent à l'affectif, au réseau ; les affaires se font autour d'une table. Nous avons une capacité de relation personnelle que les Néerlandais, nos principaux concurrents, ont beaucoup moins. On leur facilite la vie, on demande des nouvelles de leur famille, on va manger avec leurs proches. C'est comme cela qu'on a créé des liens avec Thunder Power et Alibaba."
Sans compter que la Belgique est "un pays assez neutre par rapport à ses grands voisins, qui ont des intérêts stratégiques à défendre face à la concurrence" .
Et d'affirmer : "La Chine essaie de prendre la place des Etats-Unis, en plein repli protectionniste, au niveau du multilatéralisme commercial. La Wallonie peut saisir cette occasion et en a les moyens. Il y a un momentum idéal, il se passe quelque chose aujourd'hui, en Belgique et en Wallonie, avec la Chine" .
Trois projets phare en voie de concrétisation
Thunder Power : un constructeur automobile sur le site de Caterpillar
L'accord n'est pas encore signé mais il pourrait bien l'être la semaine prochaine, à l'occasion du Sommet Europe-Asie à Bruxelles, pour lequel le Premier ministre chinois fera le déplacement. Thunder Power, nouvel acteur chinois dans le secteur automobile, et la Sogepa, le bras financier de la Région wallonne, vont s'associer pour lancer, à Gosselies, une chaîne d'assemblage de voitures électriques. Une reconversion idéale pour l'ancien site de Caterpillar où l'on montait des engins de chantier et qui a conservé ses infrastructures intactes depuis le départ de la multinationale américaine au début de l'année.
Le projet de Thunder Power, à plusieurs centaines de millions de dollars, de capitaux publics wallons (50 millions d'euros injectés pour la première phase) et privés, prévoit de construire tout d'abord le modèle Chloé, une petite citadine d'entrée de gamme dont l'homologation est quasi acquise en Chine, indique la Sogepa. Ensuite, on pourrait voir une berline/SUV sortir des lignes de Gosselies et une division moteurs complète qui sous-traiterait aussi pour d'autres marques.
L'objectif de Thunder Power est de produire, à l'horizon 2020, 30 000 véhicules par an et d'embaucher 350 personnes. Fin 2023, le nombre d'emplois pourrait passer à environ 600 pour, peut-être, atteindre les 4 000 quelques années plus tard si les affaires tournent bien. La Sogepa a négocié avec les Chinois l'exclusivité du marché européen pour l'usine de Gosselies.
Alibaba : Le géant chinois de l'e-commerce bientôt à Liège
C'est l'un des plus gros dossiers du moment du côté de l'aéroport de Liège. Ali baba, le géant chinois de l'e-commerce, s'apprête à débarquer à Bierset. "Les négociations sont en cours" , fait savoir Christian Delcourt, le porte-parole de Liege Airport, très prudent sur le sujet. "Nous avons un accord de confidentialité que nous tenons à respecter, mais on espère signer pour la fin de l'année" , explique-t-il.
L'idée serait de construire un centre de distribution de plusieurs hectares près de l'aéroport de Liège. Ali Baba, c'est un gros poisson : le groupe est considéré comme l'Amazon chinois et figure parmi les capitalisations boursières les plus importantes au monde.
Par ailleurs, Cainiao Smart Logistics Network, filiale et bras logistique du géant chinois, a déjà choisi Liege Airport comme centre européen pour son réseau international.. Plusieurs centaines d'emplois, voire plus d'un millier, pourraient être créés rapidement.
De passage cet été en Belgique, où il a rencontré le Premier ministre Charles Michel, Jack Ma, le patron du groupe chinois a confirmé officiellement un "gros investissement" en vue à Liège, sans donner plus de détails autour de celui-ci, si ce n'est qu'il devrait "supporter les PME qui veulent exporter vers la Chine ou s'internationaliser" .

Liège complète la liste des villes internationales, comme Hangzhou, Kuala Lumpur, Moscou et Dubaï, qui font office de candidats potentiels de centre de distribution pour Ali Baba. L'idée pour le groupe est de servir ses clients dans quelque 100 villes de par le monde, contre 30 encore actuellement.
China Belgium Technology Center : une "Smart Valley" belgo-chinoise à Louvain-la-Neuve
Si les premiers coups de pelleteuses remontent à juin 2016, il aura fallu attendre l'automne dernier pour apercevoir, depuis la N4 qui longe le campus de Louvain-la-Neuve, les premiers échafaudages du chantier du CBTC. Aujourd'hui, le China Belgium Technology Center (ou Smart Valley ) se fait de plus en plus visible.
De passage mercredi dernier, le vice-gouverneur de la province d'Hubei – où se trouve le siège du groupe public chinois United Investment (UI), actionnaire à 90 % du CBTC – a pu se faire une idée plus précise des cinq tours qui constitueront le cœur du site. Il était accompagné par douze entreprises chinoises du secteur des sciences de la vie (biotech) – l'un des trois domaines de spécialisation retenu, avec l'ICT et le smart manufacturing – intéressées par une présence sur les 8 hectares de la Smart Valley .

"La fin de la phase 1 du chantier est prévue en janvier 2020. Cela représente 57 000 m2 de surface bâtie. Pour UI, c'est un investissement initial de 90 millions d'euros" , détaille Caroline Mouligneau, Vice Business Director chez United Investment Europe. L'occupation du CBTC se fera de façon progressive. "Dans cette phase 1, il devrait y avoir 800 personnes sur le site, dont 80 à 100 Chinois" . On est loin des 3 000 Chinois prévus dans une première esquisse du projet !
Rappelons que le CBTC se profile comme une passerelle visant à favoriser la coopération et l'innovation entre la Chine et l'Europe sur le terrain des nouvelles technologies. Et ce, aussi bien pour les entreprises chinoises (désireuses de se lancer en Europe) que pour les entreprises belges et européennes (tentées par la Chine).