Nicolas Lambert (CEO de Fairtrade Belgium) : "Il faut une rémunération correcte pour les agriculteurs, qu'ils soient belges ou ivoiriens"
- Publié le 29-10-2020 à 14h35
- Mis à jour le 19-12-2020 à 15h01

Nicolas Lambert, CEO de Fairtrade Belgium est l'invité éco.
"Un travail qui a davantage de sens." C'est bien pour ce motif que Nicolas Lambert a, le 1er juin 2016, choisi de diriger Fairtrade Belgium, qui lutte pour un commerce équitable (fair trade). L'ONG met en effet en relation producteurs du Sud et entreprises et consommateurs du Nord afin de développer un commerce plus juste - et reconnaissable au label Fairtrade apposé sur les produits - qui procure aux agriculteurs et travailleurs un revenu vital, au minimum. Et une prime pour investir dans leur avenir. "Ce travail m'apporte aussi davantage de joies et de satisfaction", avoue-t-il, ajoutant dans la foulée : "Et, en même temps, je peux faire ce boulot aujourd'hui car j'ai beaucoup appris quand j'étais dans le secteur privé."
En 1994, Nicolas Lambert, son diplôme d'ingénieur commercial en poche, commence sa carrière chez Unilever, en Belgique et à l'international. Il passe ensuite d'Interbrew (responsable marketing des pils) à Alken-Maes (directeur marketing), avant de s'installer comme consultant ou de travailler pour une agence de com. Ce passionné de voyage, de lecture et d'histoire - "plutôt celle du XXe siècle" - est aussi prof de marketing à l'UCLouvain.
De la multinationale à l'ONG, il n'y a… que quelques pas finalement car, Nicolas Lambert en est convaincu, "le secteur associatif et des ONG peut apprendre beaucoup de choses du secteur privé, et vice versa" ! Pendant le confinement, quand il ne travaillait pas, il était "à la scie circulaire ou à la visseuse" pour construire, en famille, une terrasse couverte dans son jardin. Pour donner du sens.
On sait que la crise sanitaire actuelle a poussé la consommation de produits locaux. Celle des produits issus du commerce équitable, du fairtrade, aussi ?
D'un côté, et plusieurs études le démontrent, il y a une volonté de consommer plus durable, ce qui inclut aussi consommer plus équitable. Suite à la crise, les gens désirent adapter leur mode de consommation. C'est particulièrement sensible pour les produits locaux, mais c'est également le cas pour les produits issus du commerce équitable. Cela part de la même idée : avoir une consommation plus raisonnée, remettre l'humain au centre. D'un autre côté, on note aussi un impact mécanique de la crise sur les ventes de produits issus du commerce équitable. Le café a, par exemple, souffert avec la fermeture de l'Horeca pendant le confinement, la reprise difficile de certains établissements et la consommation au bureau qui a fortement baissé. Et les deux éléments se conjuguent.
Comment cela se traduit-il en chiffres ?
Pour le premier semestre, les ventes de café labellisé Fairtrade ont diminué de 18 % tandis que celles du chocolat croissaient de 28 %, et du sucre de 14 % car les Belges ont stocké… et fait beaucoup de pâtisserie. Sur l'année, les ventes des produits labellisés Fairtrade devraient cependant être en légère baisse mais la tendance de fond reste très positive.
Est-ce qu'il y aura, selon vous, un avant et un après-Covid pour la consommation de produits équitables ?
Je n'ai pas de boule de cristal mais, quand on analyse les intentions des Belges, on voit qu'on va dans la bonne direction. Ceci dit, l'ensemble des bonnes intentions ne se traduiront pas en comportements, mais une partie, en tout cas. Il est donc important d'encourager ce mouvement. Et deux acteurs sont très importants à ce niveau. D'abord, l'industrie et les supermarchés, qui peuvent profiter de ce mouvement pour améliorer leur offre et attirer davantage l'attention sur cette offre. Ensuite, le gouvernement. Il peut pousser des politiques publiques plus favorables à l'alimentation durable. Certains partis ont, par exemple, envisagé des avantages TVA pour les produits plus durables. Je pense aussi à "Beyond Chocolate", un programme initié par notre actuel Premier ministre, Alexander De Croo, pour stimuler les acteurs de l'industrie du chocolat en Belgique à avoir des pratiques plus durables dans l'achat de cacao. Ou à la campagne "Cantines durables".
Septante pour cent des Belges affirment que l'achat de produits locaux est bon pour l'environnement, 25 % seulement en ce qui concerne les produits équitables. Comment concilier commerce équitable et environnement ?
Les produits équitables sont connus pour leur impact sur les revenus des producteurs du Sud (prix juste et prime Fairtrade). Cela reste le cœur de notre mission. Mais ils répondent aussi à des normes environnementales : interdiction des OGM, des pesticides les plus dangereux, etc.
Le fait que ces produits viennent de loin et que ce n'est donc pas bon pour le climat est une idée répandue…
Ce qui impacte avant tout l'empreinte CO2 d'un produit alimentaire, c'est son mode de production. Le transport intervient pour une part relativement faible. Or, les produits équitables sont issus de pays où il fait lumineux et chaud, et selon des normes écologiques assez strictes. De plus, la majorité de ces produits ne peut être produite chez nous : café, cacao et banane viennent forcément de plus loin. À partir du moment où ils sont transportés de manière relativement raisonnée, leur impact carbone n'est pas énorme. Nos études montrent d'ailleurs que parmi ceux qui trouvent qu'il faut consommer plus localement, et c'est la majorité des Belges, la plupart sont conscients qu'il faut faire une exception pour les produits que l'on ne peut cultiver chez nous.
Comme les roses équitables du Kenya… ?
C'est effectivement contre-intuitif car on a l'impression que plus cela vient de loin, plus c'est polluant. Mais l'empreinte carbone des roses qui viennent d'Afrique est de loin inférieure à celle des roses cultivées aux Pays-Bas ou en Europe. Il est donc important de pouvoir informer les gens et nuancer les débats. Ce retour au local va dans le bon sens mais cela ne doit pas devenir un dogme car, en soi, être local n'apporte pas de bénéfice. Cela n'apporte un bénéfice que si, derrière, il y a des réductions d'empreinte carbone, des circuits plus courts, de l'autonomie alimentaire, de meilleures pratiques agricoles et rémunérations. Je ne m'inscris pas en faux contre cette idée de relocalisation. Fairtrade Belgium la soutiendra, y compris dans sa campagne de la Semaine du commerce équitable, mais il ne faut pas faire du local pour faire du local, sans réfléchir à ce que cela veut dire et en éliminant tout ce qui n'est pas local pour des raisons dogmatiques. Ce n'est pas rationnel, eu égard aux impacts sociaux et environnementaux, de supprimer tout ce qui ne vient pas de chez nous.
Ceux qui veulent privilégier un commerce Nord-Nord plutôt que Nord-Sud se trompent-ils de débat ?
En fait, c'est le même combat. Disons d'abord qu'il est très rare qu'il y ait une réelle concurrence entre les produits du Nord et du Sud. On l'a dit : cacao, café, bananes et coton, qui constituent plus de 80 % des ventes de produits labellisés Fairtrade en Belgique, sont autant de produits que l'on ne peut produire chez nous. Pour le reste, ce sont plutôt des produits de niche comme le miel. On peut très bien avoir dans un rayon du miel local et du miel originaire d'Amérique du Sud. Même si les produits sont alors en concurrence, pourquoi les opposer ? Pourquoi opposer les approches ? Le combat, ce n'est pas de dire qu'il faut produire dans le Sud ou dans le Nord, mais qu'il faut une rémunération correcte pour les agriculteurs, qu'ils soient belges ou ivoiriens, et que les produits de l'alimentation doivent être cultivés de manière raisonnée et raisonnable, avec l'impact environnemental le plus faible possible. Il ne peut y avoir de révolution verte dans l'alimentaire s'il n'y a pas en même temps une révolution sociale. Un agriculteur qui est dans un mode de survie économique aura du mal à se mobiliser pour la transition écologique. Ceci est vrai en Belgique comme au Sud. Les agriculteurs ne détruisent pas la forêt parce qu'ils n'aiment pas les arbres… Ils détruisent la forêt car ils ont besoin de plus de surfaces pour se nourrir.
"Les barrières sont dans la tête"
Quels sont encore les freins à la consommation de produits équitables dans notre pays ?
Nous publions à l'occasion de la Semaine du commerce équitable une étude en deux parties. La première est relative aux barrières à consommer durable (local, bio, équitable, etc.). La première barrière, c'est le prix perçu. La deuxième : l'attachement à des marques dans une espèce de routine. La troisième : l'impression qu'il n'y a pas beaucoup de produits disponibles. Des résultats assez attendus. Dans la deuxième partie de l'étude, on se focalise sur le possible fossé entre les barrières perçues et les barrières réelles. On a ainsi demandé aux Belges, pour trois catégories de produits (café moulu, bananes et lait), où ils faisaient leurs courses, quelle variété ils achetaient et s'ils savaient qu'il y avait une alternative durable qui existait. Or, la majorité n'est pas consciente que dans les rayons de leur supermarché leur marque de café voisine avec un paquet de café durable. On a ensuite confronté ces consommateurs avec des alternatives durables (bio, fairtrade, etc.) de leur supermarché et leurs prix de vente et on constate qu'une importante proportion d'entre eux est, du coup, intéressée. Entre 30 et 50 % des gens sont prêts à éventuellement se tourner vers l'alternative durable. Souvent les barrières sont dans la tête plus que dans la réalité. C'est donc une vraie responsabilité pour les supermarchés de mettre ces produits en avant et stimuler les achats. Une vraie opportunité aussi ! Le potentiel est là.
Faitrade a signé un partenariat avec Galler. C'est quelque chose de symboliquement important…
Effectivement. En 2019, la vente en volume de fèves de cacao en Belgique représentait 3 000 tonnes. Galler, c'est 1 000 tonnes de fèves en plus. C'est fondamental. Il y a d'autres plus petites choses à gauche et à droite qui progressent favorablement. Notamment chez Delhaize, qui a lancé cette année des crèmes glacées avec du cacao Faitrade ou des ananas en boîte Fairtrade.
Quel impact a un tel partenariat avec Galler pour l'adhésion du consommateur à l'équitable ?
C'est positif pour l'image. Nous sommes dans un cercle vertueux. Le fait que Galler, qui est une marque très visible, que l'on retrouve dans les supermarchés et qui est aimée des consommateurs, se convertisse au Faitrade, cela aide à créer de la notoriété pour les produits équitables. Un message est également envoyé aux autres acteurs de l'industrie : il est possible d'être une marque grand public et de s'engager dans la voie de l'équitable. On espère que cela incitera d'autres acteurs à suivre la même voie.
