Sébastien Ledure, avocat spécialisé dans le sport : "Je ne voulais pas travailler dans le foot belge tant qu'il n'était pas plus clean"
Sébastien Ledure, fondateur et associé de CRESTA, est l'Invité Eco.
- Publié le 02-07-2021 à 15h43
- Mis à jour le 03-09-2021 à 17h23

Sébastien Ledure est fondateur et associé de CRESTA, un cabinet d'avocats spécialisé dans le sport. Avec ses deux associés, Arnaut Kint et Wouter Janssens, il a conseillé des sportifs célèbres. Durant sa longue carrière, Sébastien Ledure a travaillé directement ou indirectement pour Justine Henin, les frères Borlée, Romelu Lukaku ou encore Memphis Depay.
Depuis son enfance, il baigne dans le monde du sport. Son papa, Jacques Ledure, a été dirigeant des Spirou de Charleroi, manager de l'équipe nationale de basket, ou encore président de la ligue professionnelle… Fils d'une maman néerlandophone et d'un papa francophone, Sébastien Ledure a l'avantage d'être parfait bilingue. Il a d'ailleurs fait ses candis à l'université de Namur et sa licence à Leuven.
L'arrêt Bosman, qui a libéralisé le secteur du football, est tombé durant ses études. À ce moment-là, il a compris qu'il pourrait combiner sa passion pour le sport avec la pratique du droit. Après avoir longtemps évité le monde du foot belge, dominé par les agents, son bureau est aujourd'hui impliqué dans le sport roi. Les enquêtes dites du footgate lui ont permis de pénétrer ce secteur très important.
Cela fait plus de 20 ans que vous êtes avocat spécialisé dans le sport. Pourquoi êtes-vous entré si tardivement dans le foot belge, aux alentours de 2018 ?
Ces 10-15 dernières années, quelques personnes, dont l'ancien avocat Laurent Denis ou l'agent Mogi Bayat, ont trusté beaucoup de dossiers de transferts. Ce petit cercle a travaillé pour tout le monde : joueurs, clubs vendeurs, clubs acquéreurs, et parfois pour les trois parties dans un même dossier. Cette triple représentation est complètement contraire à notre déontologie, elle est en soi porteuse de conflits d'intérêts. Mais personne ne s'en est offusqué. Pour ma part, je ne voulais pas travailler dans le foot belge tant qu'il n'était pas plus propre. Rétrospectivement, ça m'a aidé de ne pas être mêlé à ce milieu avant l'éclatement du footgate en 2018.
Quelles étaient les mauvaises pratiques ?
Un petit cercle d'agents maîtrisait l'ensemble du marché des transferts. Cela a abouti au problème de la double, voire de la triple représentation. Quel est le problème ? Prenons un exemple tout simple. Un joueur gagne 20 000 euros et son agent lui annonce qu'il a négocié un contrat de 50 000 euros dans un nouveau club. Il est très content, mais il ne sait pas que le nouveau club était prêt à dépenser 100 000 euros. En réalité, l'agent a promis au club que le joueur accepterait un salaire de 50 000 euros. En échange, l'agent a reçu une prime de 30 000 euros pour lui-même. Dans ce cas fictif, le club économise 20 000 euros, tandis que l'agent gagne 30 000 euros. Le joueur est la partie lésée, car il aurait pu prétendre à un salaire deux fois plus élevé. Ce genre de cas est possible car l'agent ne défend pas uniquement le joueur.
Ce sont des cas qui existent vraiment ?
Il y a des exemples célèbres, comme la commission qu'aurait touchée John Bico lors du transfert d'Eden Hazard de Lille à Chelsea. Quand la famille Hazard a appris ça, ils ont apparemment dit 'plus jamais'.
Vous avez personnellement eu affaire à ce genre de cas ?
Un international néerlandais est venu nous voir après une telle mésaventure. Alors qu'il était en fin de contrat, il aurait pu prétendre à une grosse prime à la signature. En effet, le club acquéreur ne devait pas payer d'indemnités de transfert à l'ancien club. Or le joueur n'a reçu aucune prime à la signature. En épluchant les contrats, nous avons remarqué que l'agent du joueur avait signé un document qui stipulait qu'il travaillait aussi pour le club, ce que le joueur ignorait.
Comme par hasard, ce document était le seul qui n'avait pas été paraphé par le joueur. Il s'est avéré que l'agent avait négocié une prime équivalente à 87 % du salaire du joueur sur 2 ans, ce qui ne laissait pas de place pour une prime à la signature au bénéfice du joueur. Il s'est senti bien bête alors qu'il faisait confiance à son agent depuis longtemps. Il y a énormément d'exemples comme celui-ci, où l'agent touche parfois de 30 à 50 % du salaire du joueur, voire jusqu'à 100 % dans des cas extrêmes.
Est-ce légal ?
La multiple représentation a été autorisée en 2015 par la FIFA, à condition que les trois parties soient d'accord. Le problème est qu'une minorité des agents travaille de façon totalement transparente. Le joueur n'est parfois pas au courant que l'agent travaille aussi pour le club. Parfois, il est au courant mais il n'a pas le choix. S'il n'accepte pas, le contrat est proposé à un autre joueur.
Les choses ont-elles changé depuis l'éclatement du footgate en 2018 ?
Les choses avaient déjà commencé à bouger avec l'arrivée de personnalités comme Bart Verhaeghe ou Vincent Mannaert au Club de Bruges. Ces gens viennent du monde des affaires, ils savent ce que veut dire 'compliance'. Il y a 5 ans, personne ne savait ce que voulait dire ce mot dans le foot belge… Roland Dûchatelet avait été précurseur de cette évolution au Standard, mais il s'est mis en porte-à-faux avec beaucoup de monde.
Comment les agents ont-ils pu prendre le pouvoir à ce point ?
De nombreux clubs sont structurellement déficitaires. Ils ont donc besoin de vendre des joueurs, avec une plus-value, pour équilibrer leur budget. Certains clubs ont été bien contents de s'appuyer sur des agents pour vendre leurs joueurs. Bien sûr, les agents ne sont pas tous corrompus ou foireux. Mais il y en a beaucoup qui n'ont pas eu de formation juridique, fiscale, administrative. On a donné les clefs à ces gens, avec à l'arrivée tous les abus qu'on connaît.
Quelles sont les autres dérives ?
Il y a les rétrocommissions. On n'en a rarement ou jamais la preuve matérielle mais il pouvait arriver que l'entraîneur, le directeur technique ou le manager reçoivent une récompense si tel joueur est engagé plutôt qu'un autre. Je suis très critique avec ce genre de pratique, qui s'assimile à de la corruption. On n'agit pas dans l'intérêt du club, mais dans l'intérêt particulier d'une personne. D'une manière générale, les commissions payées aux intermédiaires sont souvent disproportionnées. Certains agents m'ont dit : 'une commission de 10 % ce n'est pas assez, ça ne vaut pas la peine…'
Les sommes payées aux agents sont excessives ?
L'année dernière, 39 millions d'euros de commissions ont été payés par les 24 clubs professionnels belges. La moitié de cette somme a été payée par le top 4, et 2/3 par le top 6. On voit que Bruges a dépensé le moins, de l'ordre de 10 à 15 millions d'euros depuis 2015. Anderlecht a dépensé le plus, de l'ordre de 50 millions d'euros depuis 2015. Les clubs répondent qu'ils ont besoin des transferts pour vivre, que ça fait partie de leur modèle d'affaires, mais ce n'est pas entièrement vrai.
Pourquoi ?
Quand on regarde la balance des transferts (la différence entre le prix d'achat et le prix de vente des joueurs), on voit qu'elle est positive en Belgique. Le boni est de 142 millions d'euros sur 6 ans pour les 24 clubs professionnels. Cela représente un gain annuel de 1 million d'euros par club. Or ces clubs payent aux agents 400 000 euros de commissions par an, en moyenne, pour réaliser ces transferts. Il ne reste donc plus que 600 000 euros de gains. Cette somme est à comparer aux budgets annuels des clubs, qui vont de 10 millions à 90 millions d'euros. Quand on dit que les transferts sont une ressource essentielle, je pense donc que ce n'est pas la réalité. Bien sûr il s'agit d'une moyenne et certains clubs s'en sortent mieux que d'autres.
Quels clubs rémunèrent trop les agents ?
Les 50 millions d'euros dépensés par Anderlecht posent question. Le vrai débat est le coût réel de ces intermédiaires par rapport à ce qu'ils rapportent. Bruges est parvenu à payer moins en intermédiaires, tandis qu'Anderlecht a toujours cette charge énorme. Depuis deux ans, le Standard a fait baisser cette charge, il veut arrêter de payer des commissions de malade.
Il s'agit d'un phénomène mondial, non ?
Au niveau international, 500 millions de dollars ont été dépensés en 2020 en commissions sur les transferts internationaux, soit 16 000 transferts au total. Or 65 % de cette somme a été consacrée à 177 transferts où plus d'1 million est facturé par les intermédiaires. Une petite partie des transactions engendre la plus grande part du gâteau.
Les grands joueurs commencent à se passer des agents…
Kylian Mbappe, Antoine Griezmann, Kevin De Bruyne et Memphis Depay s'en sont passés. C'est évidemment plus facile pour des grandes stars qui peuvent choisir où elles vont jouer. Je ne dis pas que les agents doivent disparaître, mais il faut un débat sur la juste rémunération. Aux États-Unis, le pays du libéralisme, il y a des règles presque communistes : les commissions sont limitées entre 2 et 4 %. La FIFA veut imposer un plafond de 3 % pour les commissions d'agents sur les contrats de joueurs. Les grandes agences comme Stellar en Angleterre, Jorge Mendes, Mino Raiola, ou Rogon en Allemagne ont réuni une armée d'avocats pour combattre cette réglementation.
Le milieu du foot était-il plus problématique en Belgique qu'à l'étranger ?
C'est un pays où la régulation était faible, et le contrôle quasiment inexistant. On a pu faire tout et n'importe quoi. Je suis curieux de voir ce que vont donner les différentes enquêtes judiciaires en cours.
"Bart Verhaeghe nous a dit : c'est vous qui allez révolutionner le foot belge ?"
Les avocats sont de plus en plus présents dans le foot. Pourquoi ?
Des joueurs ont commencé à se demander s'il ne valait pas la peine d'économiser plusieurs millions d'euros en commissions sur leur carrière. Noah Mbamba, un talent belge de 16 ans très prometteur, vient de signer au Club de Bruges sans passer par un agent. Nous l'avons assisté dans les négociations et lui avons facturé des honoraires forfaitaires tout à fait raisonnables. Après la transaction, Bart Verhaeghe est venu nous dire sous forme de boutade : 'c'est vous qui allez révolutionner le foot belge ?'. Nous lui avons répondu que non, mais que nous allons faire les choses dans les règles à notre niveau. Nous venons d'ailleurs de faire la même chose pour Memphis Depay, lors de son passage de Lyon au FC Barcelone.
Quelle est la part de votre activité liée au foot ?
Aujourd'hui, notre bureau travaille principalement dans le foot, le basket et le volley, un tiers des dossiers étant lié à la Belgique et deux tiers ayant un caractère international. Depuis le footgate, notre activité foot a connu un bond. Cela fait grincer des dents qu'il y ait de plus en plus d'avocats. Les agents disent qu'on veut juste prendre leur place, qu'on va faire exactement la même chose. Mais on ne fait pas le même métier ! Je gagne bien ma vie, mais je ne gagnerai jamais des millions. Je n'aurai pas de yacht et je pourrai regarder tout le monde dans les yeux.
Qu'est ce qui vous empêche de remplacer les agents et de faire exactement comme eux ?
Déjà, on ne peut travailler que pour notre client. Si c'est le joueur, impossible donc de représenter en même temps le club, qu'il soit acquéreur ou vendeur. Ensuite, le jour où on commet des malversations, une lettre au bâtonnier et on est dehors. En outre, tout notre discours tomberait. Des gens malhonnêtes, il y en a dans tous les secteurs. Les risques sont simplement diminués quand on met en place des règles strictes. C'est pour cela qu'il faut interdire la multiple représentation, mettre en place une déclaration de patrimoine, auditer les comptes des sociétés de management utilisées par les intermédiaires…
Les agents sont-ils condamnés à disparaître ?
Non, ils gardent leur fonction essentielle, qui est de rencontrer l'offre et la demande. Les avocats ne sont pas au bord du terrain. Mais il est clair que pour les joueurs d'élite, la plus-value de l'agent pose question, tandis que l'avocat sera toujours nécessaire pour défendre les seuls intérêts du joueur. Les agents devront simplement s'adapter et revoir leur rémunération à la baisse. Certains se sont déjà adaptés, mais d'autres refusent. Il y en a même qui disent qu'ils passeront par des hommes de paille si on leur interdit de représenter à la fois un club et un joueur.

