Les grandes salles culturelles belges sont-elles en péril ?
La secteur culturel en Belgique doit gérer des situations financières délicates. La Libre Eco est allée à la rencontre de quatre salles mythiques en Belgique.
- Publié le 06-02-2022 à 10h01

Les gérants de salles de concerts et de spectacles en Belgique en ont ras-le-bol.
Bozar espère pouvoir célébrer son centenaire en grande pompe
C'est une troisième année sous le signe du Covid-19 qui s'annonce pour le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar). Une situation toujours difficile, mais qui ne surprend plus autant qu'en 2020 ou en 2021. "L'organisation Covid est déjà en place. Nous avons par exemple une équipe qui est à l'affût de tout changement dans les mesures imposées , explique Christine Perpette, directrice financière de Bozar. Mais d'un autre côté, ces changements permanents, et parfois les annulations de dernière minute, pèsent sur les équipes, avec une certaine forme de fatigue qui s'installe. Nous naviguons toujours à vue, c'est très inconfortable."

Pour les spectateurs et artistes
Cette imprévisibilité des mesures, c'est sans aucun doute l'aspect le plus compliqué à gérer pour une institution comme Bozar, confirme la directrice financière. "Quand on apprend en décembre que, peu importe la taille de la salle, la jauge des spectateurs est fixée à 200 personnes, c'est très difficile à gérer. Qui plus est, la mesure a été annoncée sans qu'on s'y attende vraiment."
Outre les difficultés organisationnelles, ces contraintes imposées au secteur culturel ont aussi des répercussions sur les finances. "Clairement, organiser un événement avec 200 personnes dans une salle pouvant en contenir 2 000, comme la salle Henry Le Bœuf, ce n'est pas rentable , continue-t-elle. Mais nous les maintenons tout de même, pour les artistes, pour notre public, et pour continuer à avoir un lien avec eux. L'une de nos missions, c'est de garantir une continuité, chose que nous sommes parvenus à faire."
En tant que société anonyme à finalité sociale, le financement de Bozar n'est que partiellement garanti par une dotation structurelle. Maintenir l'activité, c'est donc aussi un besoin vital pour garantir la sécurité financière des lieux. "Plus de 50 % de notre budget provient du dynamisme de l'institution : ticketing, location de salles, organisation d'événements d'entreprises, support spécifique ou encore sponsoring" , souligne Christine Perpette. Là encore, le Covid-19 complique la tâche, les partenariats étant nettement plus difficiles à nouer en cette période.
Un tour de vis a dû rapidement être réalisé au niveau financier. "Nos revenus structurels représentent 48 %, mais nos coûts structurels 62 % : toutes ces activités sont donc indispensables pour combler ce vide. Dès 2020, nous avons donc mis en place des normes budgétaires très strictes au sein de tous les départements pour réduire nos coûts. Nous avons ensuite travaillé sur la base de scénarios d'évolution de la situation sanitaire afin d'avoir une gouvernance globale et une cohérence au niveau de la gestion de l'institution."
Célébrer le centenaire comme il se doit
Malgré tout, Bozar est loin d'être resté inactif durant cette période, continuant de proposer des contenus, parfois sous des formes nouvelles, avec notamment l'arrivée de formats numériques. "Nous avons introduit un projet de numérisation dans le cadre du plan de relance européen. Il s'agira de proposer d'autres formes d'événements culturels, que ce soit à distance ou en présentiel, comme c'était le cas pour l'exposition Van Eyck" , glisse encore notre interlocutrice.
Quant à l'année 2022, l'institution espère qu'elle sera celle de la relance définitive, avec un programme alléchant à venir. "Nous avons l'exposition van de Velde dès février, Alexandria à venir en automne, mais aussi plusieurs concerts et la collaboration avec Live Magazine. Et puis, surtout, en avril, nous fêtons les 100 ans de la naissance du Palais des Beaux-Arts. Il faudra voir quelle sera la situation sanitaire à ce moment-là, mais nous espérons pouvoir célébrer l'événement comme il se doit."

Le Forum a vu passer Aznavour, et maintenant des profs d'unif…
Cent ans. L'un des lieux mythiques de la Cité ardente - le Forum - fête son centenaire cette année de manière un peu tristounette, alors que la crise sanitaire n'a pas fini d'instiller des doutes au sein du monde culturel. Simon Bouazza, directeur général du Forum de Liège depuis 1998, reste cependant optimiste. Indécrottablement optimiste.
Un sentiment d'injustice
"Quand, à l'automne de l'année dernière, nous avions pu rouvrir nos portes, nous étions tout simplement heureux, heureux de partager un moment de communion avec la salle. C'est ce qui justifie que je sois optimiste aujourd'hui. Les gens ont besoin de spectacles, de divertissements, surtout en ces temps de crise. Cela dit, nous avons un gros travail à réaliser pour rétablir la confiance avec le public ", explique Simon Bouazza.
Le directeur n'y va pas par quatre chemins : il ressent une profonde injustice quant aux mesures prises par les autorités à l'égard du monde culturel. " Nous avons été stigmatisés. Nous avons eu le sentiment d'être abandonnés alors que plusieurs études européennes ont montré que les grandes salles comme les nôtres ne constituaient pas des clusters. Nous avons été victimes de marchandages politiques. " Le directeur du Forum et son équipe (6 équivalents temps plein, et trente à quarante personnes en plus pour assurer au moment des spectacles) ne se laissent cependant pas abattre.
Lien de confiance à rétablir
" Je reste optimiste, les gens ont besoin de se faire plaisir. Au-delà de la crise que nous vivons, qui grève aussi le pouvoir d'achat des ménages, ce que je peux comprendre, il y a un lien de confiance à rétablir. Les gens ont peur. Il faut donc rétablir un lien avec eux, leur montrer qu'on maîtrise les protocoles sanitaires, qu'ils peuvent revenir sans crainte dans nos salles. On s'est constamment adapté à toutes les décisions, avec le CST, le CST +, etc. "
En 2021, forcément, l'année fut compliquée pour le Forum. L'audience, au cours d'une année normale, avoisine les 110 000 personnes. Elle aura flirté avec le cinquième de ses capacités l'an dernier.
Des cours d'unif en appoint
De quoi mettre en danger la salle ? " Non. Nous avons dû puiser dans nos réserves, c'est vrai. Et on a pu vivre des choses tout à fait improbables. Nous avons, par exemple, eu la chance de pouvoir nouer un accord financier avec L'ULiège, pour que certains professeurs puissent dispenser leurs cours en présentiel. C'était d'ailleurs assez sympathique je trouve, qu'un professeur nous fasse remarquer qu'il donnait dans un tel lieu un cours de biologie là où Charles Aznavour était passé ", raconte Simon Bouazza. Si l'homme ne pense pas spécialement changer de business model dans les mois ou années à venir, il concède toute de même que des émissions télévisées (RTBF), sans public, comme celles réalisées avec le caricaturiste Pierre Kroll, permettent de soutenir les grandes salles.

"Disney on Ice" à Forest National qui a été "sauvée" par la Flandre
Dans les prochaines semaines, la salle bruxelloise de spectacles de Forest National a une seule certitude : elle pourra recevoir les artistes de Disney On Ice du 18 au 20 février prochain. Pour le reste, c'est l'inconnu. " Avec les règles actuelles, c'est vraiment très difficile et pas rentable d'accueillir des spectacles" , regrette Coralie Berael, la directrice de la salle forestoise. " Mais pour "Disney on Ice", on a fait nos calculs : nous sommes en accord avec le baromètre imposé par les pouvoirs publics."
Pour le reste, il faudra attendre que ce fameux baromètre passe à l'orange, voire au jaune pour recevoir d'autres artistes. " Nous avons l'habitude de planifier des concerts des mois, voire des années à l'avance. Ici, nous avons appris à travailler autrement, presqu'au jour le jour", constate Coralie Berael. La patience est de mise du côté de Forest.
Bruel et Avril Lavigne s'impatientent
Certains spectacles, comme le concert de Patrick Bruel, ont été reportés pour la septième fois. D'autres artistes, comme Avril Lavigne, attendent depuis près de deux ans pour pouvoir bouger sur la scène bruxelloise. " C'est loin d'être fini. On dépend fortement des tournées internationales. Or, beaucoup d'artistes ne se sont pas encore déplacés et ne viendront pas en Europe tant qu'il y aura une telle discordance entre les différents pays. Le Danemark rouvre ; nous, on a un baromètre ; l'Italie a des règles différentes… Il faut un niveau homogène pour chaque ville où ces artistes vont aller jouer. Autrement, c'est impossible" .
Dans la grisaille du Covid, il y aura toutefois eu une timide éclaircie du côté de Forest, avec une réouverture partielle en octobre et novembre dernier. " L'automne est toujours notre plus grosse saison. Normalement, on avait une trentaine de spectacles prévus, mais, au final, nous n'avons pu en proposer que cinq. Il s'agissait surtout d'artistes français qui rajoutent souvent la Belgique et le Luxembourg à leurs dates françaises."
À chaque fois près de 6 000 personnes sont venues assister à ces shows, sur les 8 000 que peut accueillir la salle. "Ils sont venus en connaissance de cause. On a senti un vrai enthousiasme de leur part." Mais l'éclaircie fut de courte durée. La fermeture imposée par le Codeco fin décembre aura été perçue comme une "claque" à Forest. La salle aura toutefois profité de cette période plus calme pour renouveler son permis d'environnement. "Nous sommes encore là pour au moins trente ans." Financièrement, Forest aura aussi limité la casse. "Nous faisons partie d'un groupe, celui du Sportpaleis, qui est très sain économiquement et a l'avantage d'être basé en Flandre" , fait remarquer Coralie Berael. " Nous avons donc pu bénéficier de primes plus importantes que celles octroyées à Bruxelles. Sans aucun doute, ces aides flamandes nous ont sauvés, ainsi que la bonne gestion de nos infrastructures et nos bonnes relations avec nos fournisseurs."
Palais 12, un business model chamboulé
"Le baromètre donne des indicateurs… mais ça reste une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes ", glisse d'entrée de jeu Marc Agboton, manager pour l'événementiel à Brussels Expo, la structure faîtière qui gère les Palais des expositions du Heysel, dont la plus grande salle de Bruxelles, le Palais 12.
" Nous sommes dans le flou, systématiquement ", ajoute-t-il. Car si le secteur connaît les intentions générales des politiques, il est à la merci des décisions du Codeco, qui parfois surprennent, nous explique-t-il.
Le manager espère voir le code orange de ce même baromètre instauré le plus vite possible car les concerts avec un public debout sont impossibles en code rouge, ce qui est pourtant le cœur du business model du Palais 12. Une centaine de professionnels du secteur ont d'ailleurs signé une lettre afin de demander d'acter ce changement dès le 12 février prochain, le lendemain du prochain Codeco. " Plus la réouverture se fera tardivement, plus il y aura des annulations de spectacles. C'est tout simplement impossible à gérer. Pourquoi sommes-nous le seul secteur à tourner au ralenti, à avoir autant de restrictions, dans cette crise ? ", pointe-t-il, dénonçant des mesures qu'il estime inégales et injustes. " Les artistes peuvent reporter leurs spectacles mais pas indéfiniment. À un moment, quelqu'un va devoir payer. On ne fait que rapprocher les sociétés d'une échéance fatidique ", suggère-t-il, laissant entendre que la faillite pourrait s'abattre sur certaines salles. " Personne ne peut vivre comme cela. C'est long et éprouvant pour les équipes, c'est difficile à gérer et cela engendre des dépenses inutiles. Nous n'avons aucune certitude et les projets, même à moyen terme, sont quasiment impossible s", regrette-t-il.
Entre deux chaises
Pour Philippe Close, bourgmestre de la Ville de Bruxelles et également président de Brussels Expo, c'est une situation complexe. Il faut gérer la crise sanitaire tout en entendant le monde de l'événementiel. " Pas un jour de trop. C'est la logique que je soutiens ", lâche-t-il. " Il faut toujours faire la balance des décisions. Mais avec la vaccination, le masque, le CST, on est demandeur de rouvrir. On espère qu'il y aura un basculement. Il faut veiller à ce que les contaminations diminuent mais la vie ne peut pas s'arrêter non plus ", assume-t-il. " Brussels Expo, c'est 100 millions de perte de chiffre d'affaires en 18 mois ", précise-t-il, soit quasiment l'entièreté. Brussels Expo, c'est également plus de 80 emplois. Mais plusieurs postes n'ont pas été renouvelés ces dernières années et une dizaine de postes ont été supprimés récemment.
" Au Palais 12, on a déjà Stromae, Orelsan prévus en mars, et bien d'autres… L'activité est bouillonnante, les professionnels sont prêts à reprendre et on le voit, dès qu'il y a des événements, le public est au rendez-vous. Brussels Expo, avec le Palais 12, la Madeleine et le Cirque Royal, est essentiel pour l'économie bruxelloise ", avance-t-il, espérant que 2022 soit l'année où l'on verra le bout du tunnel de cette crise sanitaire.