Le (très) low cost "Lunettes pour Tous" débarque à Bruxelles : "Les tarifs des vendeurs classiques sont complètement dingues"
L'entreprise low-cost française débarque en Belgique et compte bien bousculer le secteur, où les tarifs sont devenus exorbitants. Mais comment fonctionne l'entreprise ?

- Publié le 06-04-2022 à 18h54
- Mis à jour le 06-04-2022 à 19h14

"Désolé nous n'ouvrons que jeudi", lance une employée de l'enseigne Lunettes pour tous à une passante qui a déjà franchi le perron du magasin, alors que l'équipe est encore dans les préparatifs. Et ce n'est pas la première. Il faut dire que les présentoirs sont là, les lumières aussi et l'enseigne vient tout juste d'être dévoilée par un employé qui descend de son échelle, en plein milieu de la chaussée d'Ixelles, rue commerçante en partie piétonne et très fréquentée à Bruxelles.
L'ouverture officielle est quant à elle fixée à ce jeudi. L'objectif de l'entreprise ? "Disrupter" le secteur des lunettes. "Les tarifs des vendeurs de lunettes classiques sont devenus complètement dingues", nous glisse le dirigeant et cofondateur Paul Morlet, qui a ouvert son premier magasin à Paris en 2014, avec le soutien du milliardaire Xavier Niel. Désormais, ce Lyonnais d'origine qui a ouvert 28 magasins en France s'attaque donc à la Belgique, tout en gardant un œil sur le marché britannique.
Le slogan ? Des lunettes à 10 euros en 10 minutes. De quoi faire trembler les opticiens bien en place. Si le montant peut varier selon le type de monture (5, 30, 50 euros...), Paul Morlet affiche fièrement que l'enseigne n'a procédé à aucune augmentation des prix depuis le lancement il y a huit ans, peu importe l'inflation actuelle. "Il y a une pression sur les marges, il n'y a pas de secret, donc il faut du volume pour contrebalancer", dit-il sans détour, et il en profite pour enfoncer le clou: "Je ne suis pas sûr que ceux qui montent les prix actuellement vont les baisser après".
Côté chiffre d'affaires, il serait d'environ 24 millions d'euros en 2021, malgré la pandémie et les nombreuses fermetures temporaires de magasins, alors même que de nouvelles enseignes voyaient le jour sans pouvoir prendre de rythme de croisière. "On aurait pu atteindre beaucoup plus mais les fermetures à cause du Covid n'ont pas aidé. On espère que tout ira bien désormais !", s'exclame-t-il, affirmant être à l'équilibre niveau financements. Les bénéfices nets viendront donc par la suite.

Comment ça marche ?
À Ixelles, une personne diplômée en ophtalmologie s'occupe de vérifier la vue des clients, avec les machines dédiées que l'on retrouve chez de nombreux opticiens en Belgique, et le reste est assuré par des vendeurs, qui sont justement formés par une équipe venue de Bordeaux. Tout le reste du processus est automatisé. C'est la différence sur laquelle mise Lunettes pour tous : on entre dans le magasin, on choisit une monture et quelques minutes plus tard, on ressort avec les verres taillés par un robot placé dans le sous-sol. "Comme pour toutes les grandes marques, les montures et les verres sont importés de Chine, sauf certains verres progressifs qui viennent d'Allemagne", affirme Paul Morlet, alors que l'on découvre le stock où 5 000 montures vont côtoyer 7 000 verres, avec une gestion à flux tendu automatisée, où les commandes de pièces se font au fur et à mesure des ventes. S'il n'y a pas de brevet déposé sur le mode de fonctionnement malgré le caractère inédit du procédé de vente, le CEO explique qu'en huit ans, ils ont pu peaufiner leur solution logicielle pour répondre à leurs besoins et donc se passer des intermédiaires classiques.

Un modèle low cost qui génère forcément une pression
Qui dit low cost dit forcément pression sur les marges et le rendement, et parfois sur le personnel. Une enquête de Mediapart avait d'ailleurs livré plusieurs témoignages critiques en 2020 et dévoilé quelques messages qui circulaient en interne. Le CEO ne désire évidemment pas s'attarder sur le sujet, mais difficile de passer outre. Il accepte donc de répondre. "C'est commandé par un de nos concurrents… D'ailleurs il n'y a eu qu'un seul article et les témoignages réellement négatifs, il n'y en a que très peu, même si l'on parle de l'ensemble des témoignages pour faire gonfler le chiffre", explique-t-il, ajoutant que le journaliste à l'origine de l'article est un pigiste qui aurait eu besoin de survendre le sujet. Nous avons essayé de contacter plusieurs personnes à ce propos mais en vain. Néanmoins, après vérification, notons tout de même que le journaliste à l'origine de l'enquête fait partie des signatures plutôt régulières du média, et ce depuis plusieurs années.
Enfin, si une journée de préparation à une ouverture est forcément stressante, on sent pendant la grosse heure que nous avons passée sur place que le patron bouillonne un peu quand ça ne va pas comme il l'entend.

Confiant vis-à-vis de la concurrence
Pour l'anecdote, il faut savoir que Paul Morlet avait travaillé à la SNCF très peu de temps en tant qu'électricien avant de lancer en 2010 "Lulu Frenchie", des lunettes en plastiques dont les verres percés permettent de voir tout en affichant un message, un logo ou une image, souvent plutôt drôle, sur le devant. Un idée qui a fait fureur et s'est répandue sur les visages de stars ou même dans les festivals comme Tomorrowland, affirme le CEO. Et c'est justement en discutant avec Xavier Niel que l'idée de s'attaquer aux vraies lunettes de vue s'est concrétisée.
Côté concurrence, si Polette, une autre entreprise fondée par un Français mais dont le siège est situé aux Pays-Bas, rencontre déjà un franc succès en Belgique, Paul Morlet se veut confiant. "Ce n'est pas exactement le même marché. Ils sont plus dans le fun, les lunettes de soleil. Vous allez sur place essayer les montures puis vous commandez en ligne. Leur concept est bien, mais nous, nous produisons directement sur place, le jour même. C'est différent", lance-t-il. Quoi qu'il en soit, les lunettes low cost pourront certainement réduire les factures devenues très élevées pour les consommateurs. Le prix moyen d'une paire de lunettes est de 300 euros en Belgique. Un montant qui s'alourdit encore avec les différents - et nombreux - traitements désormais proposés aux clients.
Enfin, en France, le fait que la mutuelle rembourse jusqu'à 400 euros les montures des citoyens fausse un peu la donne du marché et certains dénoncent le fait que ce soit les opticiens les plus connus qui en profitent, pour vendre des montures à des prix excessifs alors que le procédé de fabrication reste peu onéreux. "Ce qui est d'ailleurs injuste par rapport à tous ceux qui cotisent" pour la sécurité sociale, glisse le dirigeant de Lunettes pour Tous.
