Savics : "Notre challenge est de convaincre les laboratoires qui ont l'habitude de travailler 'à l'ancienne'"
Libre Eco week-end | Start-up à impact. Le logiciel de la jeune pousse permet aux gouvernements d'avoir une vue globale de la prévalence d'une maladie.
- Publié le 17-02-2023 à 09h02

Fondé en mars 2016, Savics propose un logiciel qui facilite le partage de données médicales, notamment dans les pays en développement. Objectif : diminuer le nombre de décès liés à des maladies pourtant curables. A la tête de ce projet se trouve Xavier Morelle, titulaire d'un doctorat en physique des particules et ancien de chez Goodyear : "Après avoir travaillé 13 ans dans l'entreprise au laboratoire, au marketing puis à l'innovation, je ne me retrouvais plus dans ce que je faisais. J'avais envie de faire du social, d'avoir de l'impact".
"Aujourd'hui quand on donne 100 euros à une ONG, seulement une partie de cette somme arrive sur place en raison de tous les frais logistiques et d'approvisionnement dus à l'urgence de la situation"
En 2015, Xavier Morelle présente donc une première idée à l'UCLouvain, et trois étudiants (en droit, économie et mathématiques appliquées) le rejoignent pendant 18 mois dans le cadre d'une formation interdisciplinaire en entreprenariat INEO (ex-CPME). "L'idée était de diminuer le coût des chaînes d'approvisionnement des ONG qui envoient du secours, par exemple comme on peut le voir dans le cadre des tremblements de terre en Turquie et en Syrie, raconte Xavier Morelle. Aujourd'hui quand on donne 100 euros à une ONG, seulement une partie de cette somme (moins de la moitié, NdlR) arrive sur place en raison de tous les frais logistiques et d'approvisionnement dus à l'urgence de la situation. Nous voulions réduire cet écart". Mais pour ce faire, l'équipe de Xavier Morelle a besoin d'accéder aux données des associations... "Les ONG trouvaient l'idée intéressante mais étant dans l'urgence, elles n'avaient pas la volonté de consacrer du temps à cette optimisation. De plus, elles ne voulaient pas partager leurs données", affirme l'actuel CEO de Savics. Le projet tombe à l'eau.

Une rencontre cruciale avec Emmanuel André
C'est finalement en août 2015 et la rencontre avec Emmanuel André, médecin et chercheur belge porte-parole du gouvernement pendant la crise Covid, qui incite l'équipe à changer de cap. Le scientifique leur confie l'existence d'un prototype de logiciel développé par l'UCLouvain qui permet de récolter les données des tests de dépistage de la tuberculose. Aujourd'hui, la maladie tue encore 1,4 million de personnes chaque année, surtout dans les pays émergents, alors que la pathologie est curable. Le problème, c'est que les malades ne savent pas nécessairement qu'ils en sont atteints. "Nous avons amélioré ce prototype et développé le logiciel DataToCare. A l'image de ce que nous avons connu pendant la crise du Covid, il permet d'informer en temps réel le patient, son médecin et les gestionnaires de la santé du résultat du test, éclaire Xavier Morelle. Les données sont également instantanément transmises à un serveur central du ministère de la Santé du pays, ce qui permet aux autorités d'avoir une vue globale de la prévalence de la maladie et d'adapter les politiques sanitaires en fonction".
"Nous n'avons pas non plus bénéficié de l'épidémie de Covid, car notre technologie apporte la transparence dans l'accès aux résultats. Elle requiert du partage de données mais les gouvernements voulaient garder ces informations pour eux et gérer au niveau national"
En mars 2016, la start-up Savics est officiellement créée à Bruxelles sur fonds propres grâce à la signature d'un tout premier contrat avec l'OMS pour installer le logiciel au laboratoire national de référence du Bénin. La licence de DataToCare est gratuite, tandis que le support et la maintenance sont payants. L'entreprise équipe à présent plus de 500 laboratoires dans plus de 15 pays en Afrique et en Asie du Sud-Est. "Ce n'est pas assez, pointe immédiatement le CEO de Savics. Notre challenge est de convaincre les laboratoires qui ont l'habitude de travailler 'à l'ancienne', avec du papier, de l'intérêt de notre solution numérique. Et cet enjeu de persuasion se produit à chaque renouvellement de licence..."

80% des employés en Afrique et en Asie
Savics était rentable depuis le début et a réinvesti tous ses bénéfices dans les embauches et le développement de l'outil. Avant le Covid, la société comptait 37 personnes et doublait en moyenne son chiffre d'affaires ("plus d'un million d'euros") chaque année. Mais la pandémie a rebattu les cartes : "Aucun gros contrat n'a été signé en deux ans, car les priorités des ministères de la Santé et des bailleurs de fonds étaient ailleurs. Nous n'avons pas non plus bénéficié de l'épidémie de Covid, car notre technologie apporte la transparence dans l'accès aux résultats. Elle requiert du partage de données mais les gouvernements voulaient garder ces informations pour eux et gérer au niveau national", explique Xavier Morelle.
L'entreprise passe alors fin 2021 à 25 personnes. Pour pouvoir continuer son activité, Savics lève plus d'un million d'euros en prêts convertibles auprès de business angels et des fonds Finance.Brussels et BeAngels, en passe de devenir actionnaires. La start-up recommence à signer des contrats début 2023 et compte à ce jour 31 ETP (équivalents temps plein) répartis dans 18 pays, avec plus de 80% d'employés africains ou sud-asiatiques. "Notre logiciel prend aujourd'hui en charge 11 maladies, mais l'objectif est de l'interconnecter avec d'autres logiciels et automates existants spécialisés dans d'autres pathologies", conclut Xavier Morelle.